60 minutes, le programme phare de la chaîne publique russe Rossia 1, commence comme n'importe quel journal télévisé, avec jingle entraînant et animation 3D. Pendant près de deux heures, deux fois par jour, un duo de présentateurs, Olga Skabeïeva et Evgueny Popov, revient sur l'actualité du jour. L'émission est l'un des hauts lieux de la propagande télévisuelle russe, le "zomboyachik", la "boîte à fabriquer des zombies", comme disent les opposants à Vladimir Poutine, tant le lavage de cerveau y est institutionnalisé. Depuis le début de "l'opération militaire spéciale", seule la guerre en Ukraine y est traitée, sous tous les angles. Le ton se veut martial et sarcastique envers les Occidentaux honnis ; grave et respectueux quand il est question de l'armée russe ou de Poutine.
Le mardi 12 au soir, par exemple, une longue séquence est consacrée à l'attitude des dirigeants européens. Boris Johnson en visite à Kiev ? "Il a pourtant autre chose à faire, vu le prix de l'essence dans son pays", ricane Popov. Les États-Unis ? "Ils se moquent de l'Europe, comme ils se moquent de l'Ukraine. Il n'y a que Manhattan qui leur importe", assène-t-il encore, accompagné par un pouffement approbateur de Skabeïeva. Le fait que l'Union européenne continue d'acheter du gaz russe ? La preuve de son "hypocrisie" et de sa faiblesse. Les Occidentaux, vus par la propagande russe, sont à la fois décadents et nazis, pathétiques et sournois, calculateurs et paniqués face à la puissance russe.
Le massacre de Boutcha devient "une abominable provocation"
Le ton est tout autre lorsqu'il s'agit de parler de Vladimir Poutine, dont le récent discours au cosmodrome de Vostochny structure toute l'émission. Le président russe est abondamment cité, sans l'ombre d'une précaution oratoire. "Les Européens ne sont que les vassaux des États-Unis", affirme Poutine. "C'est exactement cela", reprend Skabeïeva, avant de passer la parole à un invité, député au parlement russe, venu dénoncer le triomphe en Europe de "la double pensée orwellienne" et la volonté occidentale de "transformer l'Ukraine en Banderastan", du nom de Stepan Bandera, nationaliste ukrainien et collaborateur des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, dont le Kremlin voit partout l'ombre néfaste en Ukraine. Personne ne le contredit : sur le plateau, présentateurs et invités hochent la tête sentencieusement.
Si les accusations de crimes de guerre visant la Russie sont évoquées, c'est pour mieux les retourner. Le massacre de Boutcha est devenu, sur le ton de la certitude absolue, "une abominable provocation". Tout comme, il y a quelques semaines, le bombardement de la maternité de Marioupol était présenté sans la moindre vergogne comme une mise en scène. La logique est simple : l'armée russe ne vise pas les civils, donc toute frappe contre eux ne peut être qu'une mascarade organisée par les "ukronazis", "le régime de Kiev", "les bandéristes", les "néonazis du régiment Azov" qui "se servent des civils de Marioupol comme de boucliers humains", sous les ordres "d'officiers américains cachés dans les catacombes de la ville".
"On ne connaît pas toute la vérité"
La propagande russe va même plus loin : non seulement la Russie n'est pas coupable du moindre crime de guerre, mais "des scientifiques américains se sont livrés à des essais d'armes chimiques sur des patients d'hôpitaux psychiatriques en Ukraine", affirmait ce jeudi 14 avril un porte-parole du ministère russe de la Défense, abondamment repris par les médias officiels. La semaine dernière, la chaîne d'information en continu Rossia 24 assurait avoir répertorié pas moins de 30 "laboratoires biologiques" américains sur le territoire ukrainien. La semaine précédente, c'était l'éventualité d'une frappe nucléaire ukrainienne sur la Russie qui agitait les médias officiels.
L'effet est redoutable : en allant, d'une semaine sur l'autre, toujours plus loin dans le mensonge, les propagandistes russes donnent pour acquis leurs mensonges de la semaine précédente et imposent peu à peu un narratif. Peu importe que ce fouillis de théories délirantes ne tienne pas debout. Les nationalistes enragés ne demandent qu'à se laisser convaincre. Pour les autres, la majorité de la population, l'important n'est peut-être pas tant de les convaincre de la véracité d'une version en particulier, que de les faire douter de tout. Ils y trouveront la justification de leur passivité, et pourront continuer à dire "ce n'est pas si évident" ou "on ne connaît pas toute la vérité ", véritable devise officieuse de la "boîte à fabriquer des zombies" du Kremlin.
