L'Otan attendue au tournant. Le sommet de l'Alliance atlantique à Madrid ces mardi et mercredi 28 et 29 juin doit consacrer la nouvelle donne sécuritaire en Europe, après l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Pour les pays baltes, frontaliers du géant russe, il devient urgent de consolider le flanc est de l'Otan face aux nouvelles menaces de Moscou. "Nous allons renforcer nos groupements tactiques dans la partie orientale de l'Alliance, jusqu'au niveau de la brigade", a rassuré lundi le secrétaire général de l'Alliance atlantique, Jens Stoltenberg. Un niveau qui comprend entre 3 000 et 5 000 hommes. Pour Yohann Michel, chercheur sur les questions militaires et de défense à l'International Institute for Strategic Studies, le temps presse et "c'est aujourd'hui que l'Europe doit investir dans sa défense".
L'Express : Quel est l'état des forces occidentales dans les pays baltes ?
Yohann Michel : Il existe une présence renforcée de l'Otan caractérisée par des bataillons prépositionnés dans la région. Cela concerne les pays baltes, mais aussi la Pologne et la Roumanie. Cela avait été mis en place en 2014, après l'annexion de la Crimée par la Russie, dans le but de rassurer nos partenaires sur le flanc oriental de l'Alliance. Pour les Etats baltes, cela représente pour le moment un total d'environ 5 000 soldats répartis dans les trois pays.
Le but de ces bataillons n'est toutefois pas réellement de fournir une capacité de combat à proprement parler, mais plutôt de donner une consistance à l'article 5 de l'Otan, qui prévoit une défense mutuelle entre tous ses membres. L'idée est de faire en sorte qu'il soit impossible d'envahir l'un de ces Etats sans que le reste des pays de l'Otan ne soient directement impliqués dans le combat. Leur rôle est donc dissuasif. En revanche, si le nombre de soldats de l'Alliance prépositionnés reste relativement peu élevé, c'est pour éviter que la Russie ne se sente directement menacée par la présence de ces forces à sa frontière.
Les pays baltes, qui jugent ce dispositif obsolète, appellent aujourd'hui à considérablement renforcer la présence de l'Otan sur leur sol...
Effectivement. Les pays baltes s'inquiètent des velléités expansionnistes russes, en particulier depuis le début de l'invasion de l'Ukraine en février, et craignent de subir une attaque à leur tour. Au-delà des garanties de sécurité offertes par l'article 5, ils souhaitent donc renforcer la présence des forces de l'Otan en leur sein, pour éviter que tout ou partie de leur territoire ne tombe aux mains de la Russie, si jamais elle décidait de les attaquer. Dans le cas de la Lituanie, cela concerne par exemple le corridor de Suwalki, cette mince bande de terre la reliant à la Pologne, qui se trouve prise en étau entre la Biélorussie et l'exclave russe de Kaliningrad. Les récentes menaces de Moscou après le blocage de certaines marchandises russes transitant vers Kaliningrad par la Lituanie ont renforcé la peur d'une escalade dans cette région.

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© / Dario Ingiusto / L'Express
D'autant que les armées nationales des pays baltes pèsent peu face au géant russe...
Ce sont des Etats peu peuplés [1,3 million d'habitants en Estonie ; 2 millions en Lettonie ; 2,7 en Lituanie], il est donc clair que ce ne sont pas de grandes puissances militaires. La Lituanie ne compte que 23 000 hommes dans ses forces d'active, et 7 000 réservistes. C'est insuffisant pour se défendre contre un voisin aussi puissant que la Russie. Pour garantir leur souveraineté, les pays baltes ont besoin de l'aide de l'Otan et de l'Union européenne. Ceci dit, à court terme, les moyens de la Russie sont amoindris par le conflit en Ukraine et les difficultés qu'elle y rencontre. Pour le moment, je vois mal Moscou s'en prendre aux pays baltes sans se mettre dans une situation extrêmement difficile.
En cas d'attaque, les forces de l'Otan présentes dans les trois pays baltes seraient-elles suffisantes pour repousser les forces russes ?
Non. L'une des difficultés, c'est que ce sont des pays de taille modeste, et par conséquent plus rapides à conquérir que l'Ukraine par exemple. Cela complique aussi la capacité de l'Otan à y stationner une force importante. Par ailleurs, elle n'a pas nécessairement la capacité d'augmenter sa présence de manière significative dans ces pays. Concrètement, la France, le Royaume-Uni ou l'Allemagne disposent d'environ 200 chars chacun. Notre capacité à en déployer à l'étranger s'en trouve limitée.
Il y a la possibilité de renforcer la présence américaine, mais cela entraînerait un ensemble de questions politiques. D'abord, cela aura un coût pour le contribuable américain. Ensuite, un tel renforcement sera instrumentalisé par la propagande russe. S'ajoute à cela le fait que les pays baltes se trouvent dans une région difficile d'accès, et au bout de la chaîne logistique de l'Otan. Leur permettre de se défendre contre toute agression russe demanderait donc des moyens très importants et prendrait plusieurs années.

Des Mirage 2000-5 assurant la police du ciel en Estonie dans le cadre de l'Otan, le 30 mars 2022
© / Didier LAURAS / AFP
Certains analystes estiment qu'en cas d'attaque, la Russie pourrait occuper l'ensemble des territoires baltes en quarante-huit heures. Qu'en pensez-vous ?
Cela fait effectivement partie des scénarios qui avaient été étudiés avant le conflit en Ukraine. D'autres tablaient sur un peu moins d'une semaine. Après, cela dépend de plusieurs facteurs, comme la réaction des populations civiles, les erreurs tactiques de part et d'autre, le degré de préparation des forces... S'il est clair qu'une attaque de la Russie serait très difficile à repousser, le scénario des quarante-huit heures me semble toutefois un peu trop optimiste pour les forces russes, lorsqu'on voit leurs lacunes actuelles en Ukraine.
Il n'est cependant pas nécessaire de prendre tout un pays pour faire subir des dommages considérables à son économie et à sa population. Ce dont les forces russes seraient capables en un laps de temps très court. On voit bien en Ukraine que tout territoire occupé par des forces russes peut subir des violences considérables. Les craintes des pays baltes sont donc fondées.
De quelle manière le dispositif de l'Otan peut-il évoluer sur son flanc oriental à l'occasion, ce mardi, du sommet de Madrid et de l'adoption d'un nouveau "concept stratégique" ?
Tout d'abord par une augmentation du nombre de troupes stationnées dans les pays concernés, et par un nombre plus important de troupes mobilisables rapidement. Ce qui demandera des investissements supplémentaires de la part des membres de l'Alliance. Il est aussi essentiel d'investir dans les infrastructures logistiques, pour permettre un renforcement rapide des forces de l'Otan dans la région, et avoir des lignes d'approvisionnement efficaces en cas de conflit. Il faut également améliorer la disponibilité de nos équipements militaires. En effet, tous les véhicules de notre parc ne sont pas mobilisables immédiatement, certains sont en réparation, ou certaines pièces détachées peuvent manquer.
Il faut également augmenter le nombre de matériels à notre disposition. Avant le conflit en Ukraine, l'armée française n'avait par exemple que 76 canons automoteurs d'artillerie, les fameux Caesar. Aujourd'hui nous n'en avons plus que 58, après les livraisons à l'Ukraine. C'est très insuffisant : un pays comme la France devrait facilement en posséder dix fois plus. Mais c'est encore pire pour de nombreux pays européens. Le niveau de sous-investissement dans les armées est très important, en particulier pour l'Allemagne, la Belgique ou les Pays-Bas. Crédibiliser le flanc est de l'Otan ne peut passer que par une montée en puissance au niveau militaire. C'est aujourd'hui que l'Europe doit investir dans sa défense. Certes, plus la Russie sera affaiblie par ses opérations en Ukraine, moins elle sera capable de faire peser une menace sur les pays européens à court terme. Mais l'outil militaire russe pourrait se reconstituer plus vite que le nôtre, donc nous n'avons plus vraiment le temps d'attendre.
