Souvent barbus, en treillis noir, les armes à la main... Les soldats tchétchènes ne passent pas inaperçus. Les "Kadyrovtsy" sont actuellement déployés dans la guerre en Ukraine par leur chef, Ramzan Kadyrov, président de la république russe de Tchétchénie. Le 25 février, ce proche du Kremlin a diffusé une vidéo d'un discours à ses troupes, dans lequel il conseille au président Zelensky, qui ne le sera bientôt plus, selon lui, d'appeler "le commandant en chef Vladimir Vladimirovitch Poutine et de lui présenter ses excuses". En réponse, plusieurs milliers de soldats crient "Allahou Akbar".
Dès le lendemain du lancement de l'offensive russe en Ukraine, l'armée tchétchène annonçait venir renforcer les rangs de ses compatriotes. Quatre jours plus tard, le 1er mars, ces soldats diffusaient eux-mêmes les images de leur entrée sur le territoire ukrainien, notamment dans la région proche de Tchernobyl, au nord de Kiev. S'il est encore difficile d'identifier leur rôle précis dans le conflit, leur participation à des combats ne fait aucun doute. Kadyrov a lui-même annoncé, le même jour, la mort de deux de ses hommes.
"Ils sont là pour faire peur"
"Il est trop tôt pour dire quel rôle militaire ils auront dans cette guerre, mais leur fort impact psychologique est indéniable, analyse le journaliste Wassim Nasr, auteur de Etat islamique, le fait accompli (Plon, 2016). Ces soldats n'auront pas les scrupules qu'un Slave peut avoir vis-à-vis d'un autre Slave, c'est-à-dire d'un Russe vis-à-vis d'un Ukrainien." L'effet recherché est d'effrayer la population. "Ils sont entraînés et sont là pour faire peur, abonde Anne Le Huérou, maître de conférences à l'Université Paris Nanterre et spécialiste de la Russie. Leur présence ajoute une couche pour démoraliser l'ennemi et remplit une fonction psychologique dans cette guerre."
La mobilisation des combattants tchétchènes en Ukraine s'inscrit dans la propagande de terreur orchestrée par Moscou. Ces hommes, qui forment un contingent d'environ 20 000 soldats, ont "une réputation particulièrement sanguinaire", pointe Thorniké Gordadzé, chercheur à l'International Institute of Strategic studies et ancien ministre géorgien en charge des relations avec l'Union européenne.
Une impunité totale
Ces soldats, et la vidéo montrant leur dévouement, servent aussi de propagande interne à la Russie, souligne Anne Le Huérou, afin de "montrer la loyauté de Kadyrov envers Vladimir Poutine". Le dirigeant tchétchène a pris le contrôle de sa république autonome en 2005, un an après la mort de son président de père, tué dans un accident de voiture. Poutine l'a nommé directement Premier ministre, puis président deux ans plus tard. La relation de Kadyrov avec le chef du Kremlin permet à son armée d'avoir carte blanche en Tchétchénie et au-delà de ses frontières : sa police militaire chasse les homosexuels sur son territoire, les torture et traque les opposants jusqu'en Europe pour les éliminer.
Le nom de Kadyrov est aussi associé à plusieurs meurtres en Russie, notamment à celui de l'opposant Boris Nemtsov, tué près du Kremlin en 2015. "Mais Poutine a protégé Kadyrov, qui est un allié très important", souligne Thorniké Gordadzé.
Selon l'ancien ministre géorgien, "si la Tchétchénie est sous la juridiction de la Russie, c'est parce que Kadyrov le veut bien", et il ne faudrait pas que "cette bête nourrie par Moscou se retourne contre son maître". Son armée peut cependant représenter un danger pour la Russie, "car elle pourrait devenir incontrôlable", poursuit Thorniké Gordadzé. Et d'ajouter : "C'est uniquement grâce à l'existence de ce groupe prorusse que Moscou a réussi à maintenir la Tchétchénie sous son joug, au prix de l'impunité totale de Kadyrov qui terrorise tout le monde, même au-delà de la Tchétchénie."
Jouant avant tout un rôle de police interne en Tchétchénie, les Kadyrovtsy se déploient aussi à l'étranger, en soutien de l'armée russe. "En 2008, Kadyrov était parmi les premiers à arriver en Géorgie [NDLR : pendant l'invasion russe], avec d'autres milices et chefs de guerre", rappelle Thorniké Gordadzé. En 2014, on les retrouve dans les régions séparatistes du Donbass, en Ukraine, où ils combattent aux côtés des séparatistes prorusses. "Ce sont des troupes de choc qui doivent être là à chaque fois que la Russie en a besoin", résume l'ancien ministre géorgien.
En Syrie, les soldats de Kadyrov constituaient un contingent à part de l'armée russe et avaient pour mission de faire le lien avec la population musulmane sunnite. "Ils sont intégrés aux forces russes, avec des numéros de bataillon, donc in fine, la Russie est responsable de leurs actes", explique Anne Le Huérou. Alors qu'elle nie toute autorité sur les mercenaires du groupe privé Wagner.
Un islam radical ennemi des djihadistes
Kadyrov peut également être décrit comme un islamiste radical. En janvier 2015, le gouvernement avait, par exemple, organisé des manifestations contre Charlie Hebdo, après les attentats qui avaient visé la rédaction. Et des lois, en accord avec la charia, interdisent l'homosexualité et la vente d'alcool fort.
"Vladimir Poutine ne s'intéresse pas à l'idéologie de Kadyrov et à son islam radical. Tout ce qui compte, c'est sa loyauté", avance Thorniké Gordadzé. "C'est aussi une façon de garder ces soldats du côté russe pour se battre contre les groupes djihadistes actifs au Caucase et éventuellement pour que certains d'entres eux ne soient pas tentés de rejoindre des groupes djihadistes", analyse Wassim Nasr. Et de préciser que si les Kadyrovtsy pratiquent un islam rigoriste, ils ne répondent pas au djihad et sont "considérés comme des apostats par les groupes djihadistes comme al-Qaeda ou l'Etat islamique, car ils se battent pour un homme et une armée orthodoxes".
