Le sort de la centrale nucléaire de Zaporijia n'a pas fini de donner des sueurs froides aux Occidentaux. Au cours de la journée du jeudi 25 août, des incendies causés par des bombardements ont conduit le site, contrôlé par les forces russes, à être "totalement déconnecté" du réseau national ukrainien. Une première depuis la mise en service du complexe industriel, il y a près de quarante ans, qui a fait craindre un accident dans la plus grande centrale nucléaire d'Europe. L'installation a finalement été raccordée ce vendredi, après des vérifications pour s'assurer que les systèmes de sécurité du site fonctionnaient normalement.
Ces dernières semaines, la centrale a été la cible de plusieurs bombardements, dont Russes et Ukrainiens se renvoient la responsabilité. Tombée aux mains de l'armée de Poutine au mois de mars, cette prise de guerre présente un intérêt stratégique certain pour le chef du Kremlin. "C'est une nouvelle forme de chantage au risque nucléaire civil, pointe Marie Dumoulin, ancienne diplomate et directrice du programme Europe élargie à l'European Council for Foreign Relations (ECFR). Son calcul est probablement de susciter la crainte d'un accident nucléaire chez les Occidentaux, afin de les pousser à mettre la pression sur l'Ukraine pour qu'elle cesse ses activités militaires dans cette zone."
Levier de peur
A l'heure où les dépôts de munitions et de carburants russes sont la cible de frappes méthodiques et quasi quotidiennes de l'artillerie de précision ukrainienne, l'armée russe n'a pas hésité à stocker du matériel militaire sur place, espérant éviter les tirs. Mi-août, Petro Kotin, le président d'Energoatom, la compagnie nationale de production d'énergie nucléaire ukrainienne, avait ainsi accusé Moscou d'avoir "installé des systèmes de tirs de missiles" dans l'enceinte de la centrale et de "frapper le district de Nikipol depuis cet endroit". "Cela crée une forme de place forte pour la Russie, que les Ukrainiens auront du mal à récupérer, parce que le risque de frapper la centrale elle-même est très élevé", souligne Marie Dumoulin.
Début août, le patron d'Energoatom avait aussi accusé la Russie de chercher à raccorder la centrale - qui comprend six des 15 réacteurs nucléaires ukrainiens - aux réseaux électriques de la Crimée, annexée par Moscou en 2014. "Pour ce faire, il faut d'abord endommager les lignes électriques de la centrale reliées au système énergétique ukrainien. Du 7 au 9 août, les Russes ont déjà endommagé trois lignes électriques. En ce moment, la centrale fonctionne avec une seule ligne de production, ce qui est un mode de travail extrêmement dangereux", avait-il alerté à la télévision ukrainienne.
"Poutine sait très bien que cette situation suscite la peur, parce que l'on a encore en tête les drames de Tchernobyl ou plus récemment de Fukushima, note Héloïse Fayet, chercheuse à l'Institut français des relations internationales (Ifri), spécialiste des questions de prolifération nucléaire. Mais au-delà de ce type de considération, détenir cette centrale présente aussi l'intérêt tactique de priver l'Ukraine d'une part importante de sa capacité de production électrique."
"Arme à double tranchant"
Devant les craintes soulevées ces dernières semaines par la dégradation de la situation sécuritaire sur le site, la conseillère du ministre ukrainien de l'Energie, Lana Zerkal, a indiqué jeudi qu'une mission d'inspection de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) était attendue dans la centrale "la semaine prochaine". De leur côté, les Nations Unies avaient auparavant appelé à "démilitariser" la zone pour écarter tout risque pour les installations nucléaires, et permettre l'envoi d'inspecteurs internationaux.
Signe de l'inquiétude ambiante, le président français Emmanuel Macron s'est fendu ce vendredi d'une mise en garde en marge de son déplacement à Alger : "La guerre en aucun cas ne doit porter atteinte à la sûreté nucléaire du pays, de la sous-région et de nous tous. Le nucléaire civil doit être totalement protégé." Un accident à la centrale nucléaire de Zaporijia ne serait toutefois pas seulement catastrophique pour l'Ukraine et l'Europe, notent les experts. "Avoir le contrôle de cette centrale est une arme à double tranchant : bien utilisée, elle peut certes servir de moyen de pression, souligne Héloïse Fayet. Toutefois, en cas d'accident, sa proximité avec la Russie entraînerait également des conséquences extrêmement néfastes pour ce pays."
