Une seule image comptait pour Ankara. Ce mardi, les dorures ottomanes du palais de Dolmabahçe, à Istanbul, accueillaient des négociations essentielles, au moins sur le plan symbolique, entre l'Ukraine et la Russie. Qu'importe que la seule concession russe soit l'annonce - sujette à caution - d'une réduction de son activité militaire en direction de Kiev. Qu'importe aussi que le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, ait déclaré le lendemain que la réunion n'avait rien donné de "très prometteur". Pour la Turquie, l'essentiel est acquis et tient en une séquence : les délégués russes et ukrainiens, debout, applaudissant Recep Tayyip Erdogan à la fin de son discours liminaire.
Le subtil "en même temps" d'Erdogan
Le président turc s'est imposé en médiateur central dans ce conflit, réussissant à ravir ce rôle aux autres candidats, que ce soit Israël, la France ou l'Allemagne. Un succès qu'il doit à la "politique d'équilibre" habilement préservée par le reis. "D'un côté il ferme l'accès du détroit du Bosphore à la flotte russe, mais de l'autre il refuse d'emboîter le pas aux sanctions internationales contre Moscou, détaille le politologue turc Ilhan Üzgel. D'un côté il vote un texte condamnant l'invasion russe à l'ONU, mais de l'autre se prononce contre son expulsion du Conseil de l'Europe."
Vladimir Poutine est par ailleurs sensible au fait que la Turquie soit perçue comme un trublion au sein de l'Otan. "Le simple fait qu'un pays faisant partie de l'Otan affiche une politique d'équilibre vis-à-vis de la Russie est déjà une satisfaction pour Poutine", explique l'universitaire.
Très dépendant de l'industrie de défense ukrainienne, en particulier pour la conception des moteurs de sa nouvelle génération de drones armés et pour ses projets d'avions sans pilotes, mais aussi très lié à Moscou, notamment dans le secteur de l'énergie, Erdogan espère voir cesser ce conflit très vite. Au point d'être tenté de se substituer aux belligérants, comme lorsqu'il annonce, le 25 mars, que l'Ukraine accepte de satisfaire aux exigences russes sur quatre points fondamentaux, dont le refus d'une adhésion à l'Otan et l'adoption du russe comme seule langue officielle. Une déclaration très fermement démentie par le Ministère des Affaires étrangères ukrainien, qui en profite pour souligner discrètement son désir de voir la Turquie rejoindre le train des sanctions occidentales contre Moscou et participer plus activement à l'armement de Kiev.
Avec l'Occident, un statut retrouvé
Le rôle important joué par Ankara dans les négociations renforce aussi sa position vis-à-vis de ses partenaires occidentaux. Le 24 mars, en marge du sommet extraordinaire de l'OTAN, Erdogan s'est ainsi retrouvé en tête à tête avec Emmanuel Macron, qui avait pourtant émis de sérieux doutes sur la présence de la Turquie au sein de l'organisation transatlantique. Et les deux présidents de déclarer vouloir oeuvrer ensemble, de concert avec la Grèce, à une évacuation des habitants de la ville portuaire ukrainienne de Marioupol, sur la mer d'Azov, soumise à des bombardements intensifs et à de violents combats. La presse gouvernementale réclame désormais le prix Nobel de la paix pour Erdogan.
Le "leader mondial", comme elle le surnomme, semble, de plus, en passe de réussir à arracher à Joe Biden un accord pour la modernisation ou le remplacement des F-16 de l'armée de l'air turque. "Erdogan fait valoir la position stratégique de la Turquie dans cette crise, ne serait-ce qu'en matière géographique. Mais il ne faut pas croire pour autant que les dirigeants occidentaux sont disposés à oublier le passé et à lui signer un chèque en blanc", glisse Ilhan Üzgel.
A un an d'une élection présidentielle qui s'annonce serrée, et alors qu'il est au plus bas dans l'opinion publique, le chef de l'Etat est aussi tenté de se servir de son statut de médiateur pour redorer son blason dans son pays. Mais si, selon un récent sondage, 71.3% des Turcs approuvent sa gestion diplomatique de la crise, sa nouvelle carrure internationale risque de ne pas être suffisante face à une crise économique inédite et l'inflation record qui touche la population. Une situation que la guerre en Ukraine ne fait qu'amplifier, en faisant bondir les coûts de l'énergie et en privant Ankara des 6 à 8 millions de touristes ukrainiens et russes qui avaient coutume de dépenser leurs devises sur les plages turques.
