Au premier plan, la plage chic de Novofedorivka, en Crimée, avec ses lits à baldaquin d'extérieur... et ses vacanciers qui prennent leurs jambes à leur cou ! A l'horizon, un nuage de fumée noire. La scène se passe le 9 août. L'aérodrome militaire de Saki, à trois kilomètres de la plage, vient d'être frappé. Des munitions y ont explosé. Une dizaine d'avions ont été détruits, peut-être même plus. Une semaine plus tard, la Crimée, annexée en 2014 par Vladimir Poutine, s'enflamme à nouveau. Cette fois, c'est une déflagration au nord de cette région, au dépôt militaire russe de Djankoï. Un "acte de sabotage" selon le Kremlin, resté étonnamment discret.
A Kiev, aucune revendication publique, mais les messages des officiels laissent peu de doutes sur la responsabilité de ces frappes. Le 11 août, le ministère de la Défense ukrainien a diffusé sur les réseaux sociaux une vidéo reprenant les codes d'un spot publicitaire. Sur la musique "Cruel Summer" de Bananarama, défile ce texte : "Vous aviez plusieurs options pour vos vacances d'été". Et d'énoncer, images à l'appui : "L'île de Palm Jumeirah (à Dubaï), les hôtels d'Antalya (Turquie), ou les plages de Cuba... " Puis : "Vous avez choisi la Crimée. Grossière erreur", lit-on sur le clip de 35 secondes, où s'enchaînent ensuite les images des explosions. La guerre psychologique fait rage, elle aussi.
"La Crimée est un enjeu militaire crucial pour les deux camps, précise l'ancien colonel des troupes de marine Michel Goya. C'est une zone d'importants flux logistiques et une base arrière de l'armée russe. Beaucoup de matériels passent par le pont de Kertch, construit par Moscou et inauguré en 2018 pour connecter la Russie à la péninsule de Crimée. Dans cette région, se trouvent la grande base navale de Sébastopol et celle, aérienne, de Saki, qui irriguent toute la zone sud de l'Ukraine, de Kherson à Berdiansk et Marioupol, en passant par Melitopol."
L'armée de Kiev peut-elle frapper des positions en Crimée ?
Le 17 août, les autorités ukrainiennes ont menacé de détruire cet ouvrage à deux arches (une voie automobile et une voie ferroviaire), long de 19 kilomètres. "Ce pont est une structure illégale et l'Ukraine n'a pas donné sa permission pour sa construction. Il porte préjudice à l'écologie de la péninsule et doit donc être démantelé. Peu importe comment : volontairement ou non", a écrit sur Telegram le conseiller de la présidence ukrainienne Mikhaïlo Podoliak.

Un véhicule emprunte le pont de 19 km entre la Crimée et la Russie, le 15 mai 2018, juste avant son inauguration par le président russe Vladimir Poutine
© / afp.com/Alexander NEMENOV
La question est : comment l'armée de Kiev parvient-elle à frapper des positions en Crimée, à plus de 200 kilomètres de ses positions les plus proches ? "Pour l'instant, c'est un mystère, poursuit Michel Goya. En théorie, l'artillerie ukrainienne ne peut pas atteindre des cibles situées autant en profondeur. Même les lance-roquettes multiples ne peuvent pas taper au-delà de 80 kilomètres."
Une possible intervention américaine
De fait, le nombre d'hypothèses est réduit. Une opération à terre d'infiltration, de type commando de forces spéciales, impliquant des partisans locaux ? Peu plausible aussi loin des bases ukrainiennes, d'autant que ces attaques ont été lancées en plein jour. Serait-ce l'oeuvre d'un nouveau missile balistique ukrainien de longue portée ? "Pour l'instant, les Ukrainiens n'ont que des vieux missiles de type Totchka, qui ne portent qu'à 100 kilomètres, explique l'ancien colonel, historien de la guerre. Sont-ils arrivés à mettre au point un engin de plus longue portée ?" s'interroge-t-il, dubitatif.
"Si c'est le cas, c'est un avertissement pour Moscou sur les nombreuses façons dont la Crimée, la grande conquête de Poutine à partir de 2014, pourrait maintenant être ciblée", note sur son blog Lawrence Freedman, professeur émérite en études sur la guerre au King's College de Londres. Et de poursuivre : "Les Ukrainiens se gardent bien de révéler la façon dont ils ont monté ces attaques, préférant laisser les Russes spéculer, et les conjectures se poursuivent sur les réseaux sociaux."
Kiev nie avoir reçu toute aide étrangère mais une intervention secrète américaine n'est pas à exclure. Les Etats-Unis disposent de missiles ATACMS (Army Tactical Missile System) capables de tirer par lance-roquettes multiples avec une portée de 300 kilomètres.
Si cette thèse se confirme, cela signifierait que Washington, qui s'était engagé à ne pas fournir d'armes à longue portée permettant de tirer sur le sol russe, a franchi un nouveau seuil dans cette guerre. "Sauf que pour les Etats-Unis, la Crimée n'est pas russe, insiste Michel Goya. C'est toute la subtilité !"
Le dilemme de Poutine
Une chose est sûre : les assauts ukrainiens sur la péninsule de Crimée, jusque-là préservée du conflit et décrite par Vladimir Poutine comme une "terre sacrée", place le président russe face à un insoluble dilemme.
"Reconnaître qu'il s'agit d'une attaque ukrainienne, c'est pour la Russie avouer la faiblesse de son armée à défendre ce qu'elle considère comme son territoire, à commencer par ses défenses anti aériennes, censées être redoutables. Mauvais pour le prestige interne et le business", résume sur Twitter Ulrich Bounat, analyste en géopolitique spécialiste de l'Europe centrale et orientale.
"Imputer la responsabilité à l'Ukraine impliquerait aussi mécaniquement pour la Russie de déclarer la guerre à Kyiv, reprend-il. Or le Kremlin s'y refuse, car cela consacrerait l'échec de "l'opération spéciale" et provoquerait la mobilisation générale, fortement rejetée par la population."
En Crimée, le chef du Kremlin se retrouve face à ses contradictions. Voilà peut-être l'autre objectif des Ukrainiens, qui partagent en masse ces derniers jours les images d'embouteillages sur les routes menant au pont de Kertch, où l'on voit des Russes quittant la Crimée en catastrophe.
"La guerre en Ukraine a commencé par la Crimée et doit se terminer avec sa libération", a martelé le 9 août le président ukrainien Volodymyr Zelensky, quelques heures seulement après la création d'un conseil "pour la désoccupation de la Crimée". Le conflit est assurément entré dans une nouvelle phase : la guerre de Crimée a commencé.
