L'histoire nous apprend qu'en temps de guerre, une victoire rapide n'a pas besoin de justification solide. Un pays s'engage, gagne, et justifie ultérieurement son action par une argumentation. A l'inverse, un gouvernement doit expliquer toute guerre prolongée à sa population, afin de bénéficier du soutien de son opinion publique et de celui du reste du monde. Faute de quoi il s'expose à un retour de bâton.
Cette loi de l'histoire s'applique à la Russie depuis le début de son invasion ratée. Moscou s'attendait à un effondrement rapide de la résistance ukrainienne... qui ne s'est pas produit. Dès le départ, la justification de l'invasion était ridicule mais personne n'y prêtait guère attention ni ne la prenait au sérieux : l'Ukraine était corrompue et gangrenée par les nazis.
Que la Russie se déclare offensée par la corruption (et envahisse un pays pour ce motif) est risible. La Russie est la patrie d'oligarques qui se sont appropriés les entreprises publiques en cours de privatisation après l'effondrement du communisme. Les ex-politiciens communistes ont largement profité de ce processus. Aux commandes à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine lui-même a accédé et renforcé son pouvoir grâce aux dettes contractées par les oligarques à son égard et parce qu'il connaissait les secrets des mafieux, jusqu'à savoir où se trouvaient les cadavres des uns et des autres lors des règlements de comptes alors en cours dans l'ex-Leningrad.
"Une fois lancée, la désinformation est difficile à arrêter"
L'accusation de nazisme est encore plus étrange. Bien qu'il y ait certainement des éléments de nazisme en Ukraine - comme dans de nombreux autres pays -, personne ne marche au pas de l'oie dans les rues de Kiev. Il n'existe pas davantage de camps de concentration en Ukraine et rien ne porte la marque d'une tradition nazie dans la vie politique actuelle. Au reste, lorsque les nazis étaient au pouvoir en Allemagne, peu de régions du monde ont souffert autant que l'Ukraine - pays qui fut également persécuté sous l'Union soviétique.

George Friedman
© / A.G
Moscou a accusé le président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui est juif, d'être un nazi ! Si les nazis étaient aussi puissants que le prétend le Kremlin, ils auraient certainement empêché un juif de prendre le pouvoir. Je suis d'ailleurs persuadé que l'inventeur de cette idée au sein du système de propagande russe ignorait que Zelensky était juif.
Mais le problème de toute campagne de désinformation, c'est qu'une fois lancée, elle est difficile à arrêter. Elle mène sa propre vie. Ceci est tout particulièrement vrai lorsque le pays qui désinforme est en train de perdre la guerre. Il s'agit alors de trouver un moyen d'expliquer au public que la guerre est un mal nécessaire. L'argumentaire des propagandistes russes est donc bien trouvé, car mettre fin à la corruption et éliminer le nazisme sont des objectifs nobles que tout le monde peut soutenir.
Moscou sait bien que tout ceci n'est qu'une invention. Mais il lui fallait malgré tout confirmer, renforcer et élargir l'accusation initiale. Alors comment expliquer l'absurdité selon laquelle il existerait des nazis juifs ? La solution trouvée par Moscou : suggérer, comme l'a fait le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, que Hitler était juif. Comme on le sait, cette vieille et fausse affirmation ne tient pas debout. Mais voici le raisonnement: si Hitler était juif, alors le nazisme qu'il a créé l'est aussi; donc les Juifs sont responsables de leur propre génocide... et le national-socialisme n'a pas grand-chose à se reprocher. Si l'on pousse cette logique absurde jusqu'au bout, elle signifie que l'Ukraine doit être sauvée des juifs et des nazis.
Poutine a présenté ses excuses au Premier ministre israélien après les propos de Lavrov. Ces excuses étaient les bienvenues mais ne changent rien au fait que la Russie a envahi l'Ukraine en se fondant sur l'idée que son président juif était... un nazi ! Dans le domaine de la propagande de guerre, cette construction tient quasiment de l'oeuvre d'art... Une fois acceptée l'idée que l'Ukraine est pleine de nazis, le reste s'ensuit, avec élégance et fluidité. Résumons : selon ce raisonnement, les Juifs, conduits par un juif (Hitler) se seraient donc suicidés collectivement.
"Les apparatchiks ont compris que le communisme exigeait une flexibilité totale"
Il y a tout de même une explication rationnelle à tout ce délire : l'agit-prop russe, comme l'agit-prop soviétique avant lui, est conçue non seulement pour motiver les Russes et diviser l'ennemi, mais aussi pour masquer le fait qu'il n'existe aucune justification morale à ce qu'accomplissent leurs gouvernements. Ainsi, Staline a d'abord créé un mouvement mondial antinazi; ensuite, il a fait volte-face et signé un traité avec Hitler en août 1939. Puis, il est entré en guerre contre l'Allemagne lorsque Berlin a rompu le pacte germano-soviétique en juin 1941.
Les apparatchiks du parti ont alors compris que le communisme exigeait d'eux une flexibilité totale et une amoralité sans limite. Mais parmi la population se trouvaient ceux que Lénine appelait les "idiots utiles" : des gens qui croyaient réellement à ces mensonges compliqués. Ces personnes représentaient une valeur inestimable car si les communistes actifs n'étaient pas crédibles, les sympathisants qui ignoraient la réalité, eux, pouvaient l'être ! D'où le rôle crucial de tous ceux qui, dans l'opinion publique russe, croient sincèrement à la désinformation "made in Kremlin". D'autant plus que, rappelons-le, la guerre en Ukraine n'est pas particulièrement populaire en Russie et que, sur le terrain, les Ukrainiens résistent.
* Né à Budapest en 1949, George Friedmanest le fondateur de Geopolitical Futures, site d'analyse et de prévision géopolitique. Expert américain dans le domaine des affaires étrangères et du renseignement, il a conseillé de nombreuses organisations gouvernementales et militaires aux Etats-Unis et à l'étranger. En 2015, George Friedman crée Geopolitical Futures. Précédemment, en 1996, il avait fondé Stratfor, un influent média digital également consacré aux affaires internationales. Enfin, George Friedman est l'auteur de nombreux livres dont le best-seller The Next 100 Years (Les 100 ans à venir),publié en 2009 et loué pour la justesse de ses prédictions.
