Quelle méthode a été utilisée ? Qui est l'auteur présumé ? Ce mercredi 28 septembre, au lendemain et surlendemain des fuites ayant touché les gazoducs Nord Stream en mer Baltique, de nombreuses questions restent en suspens.

Les trois fuites sont localisées au large de l'île danoise de Bornholm. Celles sur Nord Stream 1 ont lieu hors des eaux territoriales mais se trouvent pour l'une dans la zone économique exclusive du Danemark, l'autre dans celle de la Suède. La thèse du "sabotage" est privilégiée pour expliquer ces fuites spectaculaires des gazoducs Nord Stream 1 et 2, comme l'explique à L'Express Denis Florin, associé au cabinet Lavoisier conseil et spécialiste de l'énergie.

L'Express : Un sabotage de gazoducs comme ceux de Nord Stream est-il réalisable techniquement ? Peut-on donc écarter l'hypothèse de défaillances accidentelles simultanées ?

Denis Florin : Les fuites de gaz sont assez courantes sur des pipelines anciens, surtout quand il y a peu de maintenance, et il est de notoriété publique que les gazoducs russes sont des passoires. On a déjà vu par le passé des fuites sur des pipelines. Elles étaient provoquées par des mauvais choix techniques de soudure. L'exemple le plus récent est celui de Kashagan, au Kazakhstan. Une fuite est donc possible mais c'est quand même une hypothèse improbable dans le cas de Nord Stream, surtout quand trois fuites surviennent toutes dans le même coin.

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Un sabotage est techniquement facile à réaliser, d'autant plus que la profondeur de la mer Baltique est faible à l'endroit où il a été réalisé, environ 80 mètres de profondeur. Un petit sous-marin peut donc effectuer sans problème une opération de ce genre en larguant une bombe (NDLR : par le passé, "l'URSS basait des sous-marins espions avec des capacités spéciales d'ingénierie sur les fonds marins", rappelle l'analyste naval indépendant HI Sutton sur Twitter). Le sabotage d'un pipeline n'est pas à la portée du premier terroriste venu, mais il ne s'agit pas non plus forcément d'un Etat. Certaines entreprises privées maîtrisent parfaitement l'usage d'un sous-marin.

Quel serait le but stratégique poursuivi par l'Etat qui aurait effectué ce sabotage ?

Il y a trois théories qui circulent. La première accuse les Américains d'être les responsables de cet acte. Mais ils ont déjà gagné de leur point de vue car les gazoducs Nord Stream sont neutralisés, donc je ne vois pas pourquoi ils les auraient détruits. La deuxième théorie pointe du doigt les Ukrainiens. Mais je ne vois pas comment les Ukrainiens auraient les moyens de commettre un acte comme celui-ci. En résumé, les Américains en sont parfaitement capables mais ils n'ont pas intérêt et les Ukrainiens en sont incapables et n'ont pas intérêt. La troisième théorie met en avant la responsabilité de la Russie.

Tous les regards se tournent en effet vers le Kremlin. Mais quel intérêt aurait la Russie à saborder ses propres gazoducs ? Est-ce que Moscou voudrait provoquer une instabilité supplémentaire sur l'économie européenne ?

Cela ne peut se comprendre qu'en prenant en compte la dimension de menaces et la stratégie de tensions. Aujourd'hui, en Europe, nous sommes éminemment dépendants d'un réseau de pipelines qui nous relie à la Norvège. Il est vital. La puissance responsable des fuites sur Nord Stream 1 et 2 adresse une menace à toute l'Europe, en faisant passer le message qu'elle est parfaitement capable de faire de même sur d'autres pipelines, particulièrement en Norvège. Elle dit en substance qu'elle a des moyens de frapper à des endroits que l'on ne soupçonne pas. Ces menaces peuvent être étendues à d'autres infrastructures énergétiques comme les centrales nucléaires, les stockages sous-terrain de gaz ou encore les raffineries qui sont très vulnérables car elles contiennent beaucoup de produits chimiques.

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En outre, le choix du lieu où ces fuites se sont produites, à savoir l'île danoise de Bornholm, n'est pas neutre. Les Danois sont en effet passés à deux doigts de se faire annexer par les Russes juste après la Seconde Guerre mondiale et l'île de Bornholm aurait été un parfait point de contrôle de la Baltique.

Il s'agit toutefois d'un jeu dangereux pour tout le monde. Les Russes risquent de devenir de plus en plus dépendants des pipelines allant jusqu'à la Chine en passant par l'Asie centrale, et ces infrastructures s'étendant sur des très longues distances seront elles aussi vulnérables.

Comment renforcer la sécurité des pipelines et mieux surveiller ces infrastructures ?

Un pipeline est fondamentalement un objet assez vulnérable et donc une cible potentielle. Il n'y a rien de plus vulnérable qu'un pipeline qui ne peut pas être surveillé sur des milliers de kilomètres. Les pipelines terrestres sont particulièrement sensibles : le sabotage d'un pipeline terrestre est encore plus facile à réaliser qu'un sabotage sous la mer dès lors que l'on dispose d'un artificier compétent.

Il est cependant fondamentalement impossible de renforcer la sécurité des pipelines. En effet, à partir du moment où ils traversent des centaines voire des milliers de kilomètres, que ce soit sous la mer ou dans des zones désertiques, on ne peut évidemment pas mettre un soldat à chaque kilomètre. La seule réponse possible moderne aujourd'hui serait d'utiliser des satellites mais il est difficile d'envisager un suivi par satellite de chaque kilomètre de pipeline.