Si les thèmes de politique étrangère sont généralement abordés en dernier lors des campagnes électorales, le sujet de la Russie est souvent le premier à apparaître, sous la forme d'une question récurrente : faut-il parler à Vladimir Poutine ?

L'actualité, c'est-à-dire la traite cynique des réfugiés organisée par le dictateur biélorusse Alexandre Loukachenko pour se venger des sanctions décrétées par l'Europe, en a fourni l'occasion. Comme on ne prête qu'aux riches, Poutine a été accusé de complicité, quand il n'a pas été jugé en instigateur.

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Poutine n'est vraisemblablement affligé ni par les manipulations de Loukachenko ni par le sort tragique des réfugiés. Il ne l'est pas davantage par les pressions sur la Pologne, et encore moins par l'embarras de l'Union européenne (UE), empêtrée dans ses contradictions entre principes en matière d'asile et nécessité de protéger ses frontières. Si le président russe couvre Loukachenko, ce n'est pas pour déstabiliser l'UE, mais parce qu'il est motivé par sa détermination de créer, avec la Biélorussie, une confédération - qu'il pourrait à terme présider. Sa capacité d'influence est indéniable, Loukachenko étant désormais pieds et poings liés. Au demeurant, Poutine a rejeté la menace du président biélorusse de couper le gaz aux Européens. Le président français et la chancelière allemande ont appelé Poutine pour l'inviter à user de son influence.

Une question abordée de manière trop passionnelle

La question de la relation avec la Russie reviendra sûrement pendant la campagne. Elle est souvent traitée de façon trop passionnelle entre pro- et anti-Poutine, alors que le sujet devrait être abordé de façon pragmatique. Comme l'a rappelé récemment Josep Borrell, le haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité de l'UE, la Russie ne va pas déménager. Les Occidentaux nourrissent souvent l'illusion qu'il suffit de trouver une position commune entre pays affinitaires pour régler une crise. Or il faut aussi négocier avec les protagonistes. C'est l'essence de la diplomatie. Le dialogue n'est pas une récompense.

La question se pose de la même manière au sein de l'UE, paralysée par les mêmes clivages et passions. Ainsi, la suggestion d'Angela Merkel et d'Emmanuel Macron d'organiser un sommet avec Poutine a été rejetée de manière viscérale.

La logique de la rencontre de Brégançon en août 2019 était précisément de rechercher un "agenda de confiance et de sécurité" en mettant tous les sujets qui fâchent sur la table. Le sommet Normandie sur l'Ukraine de décembre 2019, qui avait permis la première rencontre entre Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky, en avait été le résultat direct. L'affaire Navalny et la crise sanitaire y ont mis un coup d'arrêt.

La reprise des rencontres "2+2" entre ministres de la Défense et des Affaires étrangères, mises en sommeil après l'annexion de la Crimée, a été critiquée, mais il est dangereux de ne pas avoir d'interlocuteur pour la gestion ou, du moins, la "déconfliction" des crises. Un principe de réalité observé par les Etats-Unis, en dépit de leur manichéisme. N'ayant jamais coupé les ponts avec les Russes, ils les ont ainsi avertis des frappes en Syrie en 2018, en réaction à l'utilisation d'armes chimiques. Jugeant utile de les recevoir à Washington, Ils avaient également suspendu les sanctions frappant les chefs des trois services de renseignement russes. Enfin, Joe Biden a, d'emblée, adopté une approche réaliste en rencontrant Poutine à Genève pour marquer ses lignes rouges.

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Il est donc absurde d'entretenir avec la Russie d'aujourd'hui des relations pires qu'avec l'Union soviétique de la guerre froide. Cela ne dépend évidemment pas que de nous, Français, mais attendre le départ de Poutine pour reprendre langue avec Moscou n'a pas de sens. Il n'est d'ailleurs pas certain que son successeur sera plus accommodant. Donc oui, il faut lui parler : de la stabilité de l'Ukraine, de la RCA, du Mali et de tous les sujets qui relèvent de nos intérêts ; mais aussi coopérer sur les enjeux globaux, tels que le changement climatique, les trafics de drogue et le terrorisme ; enfin, fixer des lignes rouges sur les questions d'ingérence, d'espace, de cybersécurité et de stabilité du continent. Même s'il faut, pour cela, toujours remettre l'ouvrage sur le métier.

* Sylvie Bermann, membre du nouveau think tank de L'Express est l'ancienne ambassadrice de France en Russie, en Chine et au Royaume-Uni.