Vladimir Poutine, une fois n'est pas coutume, a le mérite de la clarté. En posant aux Etats-Unis et à l'Otan un ultimatum qu'il sait inacceptable, et en rendant publiques ses lignes rouges avant même de négocier, le président russe ne cache plus son ambition hégémonique sur l'Ukraine, pays mitoyen de l'Union européenne et de la Russie, et pièce maîtresse de l'Empire soviétique perdu. Il avait jusqu'ici commencé à la dépecer en douce. D'abord en annexant la Crimée, au sud, au prétexte d'un pseudo-référendum. Puis en parrainant la sécession du Donbass, à l'est, en soutenant les milices locales et en distribuant une centaine de milliers de passeports russes à la minorité russophone. Il avait aussi répandu les fake news selon lesquelles les Etats-Unis se seraient engagés en 1990 à ne pas étendre l'Alliance atlantique vers l'est, puis que celle-ci menacerait la Russie - les quelques milliers de soldats de l'Otan envoyés en Pologne et dans les pays Baltes l'ont été à leur demande, en réaction aux agressions russes en Crimée et dans le Donbass.

L'Ukraine n'a jamais cessé d'affirmer sa volonté de se rapprocher de l'UE

La nouvelle étape est plus explicite. Poutine a défini sa nouvelle architecture de la sécurité en Europe. Soit les Etats-Unis et l'Otan s'y plient, soit il en obtient une partie par la force. Tout est prêt : depuis plusieurs semaines, la Russie a massé près de 100 000 soldats et un dispositif militaire assez puissant pour envahir l'Ukraine à tout moment. Celui pour qui la dissolution de l'URSS fut "la plus grande catastrophe du XXe siècle" enferme ainsi les alliés de l'Otan dans un chantage qui, quelle qu'en soit l'issue, lui permet d'arriver au moins partiellement à ses fins. Dans ses deux projets de traités, l'un avec Washington, l'autre avec l'Otan, il exige de l'Alliance la promesse écrite de ne pas s'élargir vers l'est, de restreindre leur coopération en Europe de l'Est et même, carrément, de revenir à la situation de 1997 - lorsque l'Otan n'avait pas encore accueilli parmi ses membres la Pologne, entre autres. Ce qui revient ni plus ni moins à effacer l'Histoire, à gommer ces années 1990 et 2000 où les ex-républiques de l'URSS sont devenues libres de leur destin, à interdire à ces pays de choisir leurs propres alliés et leur système de défense. Or l'Ukraine n'a jamais cessé d'affirmer sa volonté de se rapprocher de l'UE et de l'Otan. Vladimir Poutine entend ramener le pays au bercail contre son gré, pour le confort de sa zone d'influence.

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Vingt ans après les guerres de l'ex-Yougoslavie, un conflit menace à nouveau en Europe, dans un pays signataire d'un "partenariat oriental" avec Bruxelles (destiné aux pays voisins n'ayant pas vocation à adhérer à l'UE). Nous, Européens, sommes concernés au premier chef. Mais qui, en Europe et dans l'Otan, est prêt à mourir pour l'Ukraine ? Apparemment personne. Pas plus qu'à "mourir pour Dantzig", comme s'y refusait le pacifiste et futur collaborationniste Marcel Déat en 1939, peu avant l'invasion de la Pologne par Hitler. Joe Biden a déjà exclu une intervention militaire de l'Otan en cas d'invasion. Quant à l'Europe, Vladimir Poutine joue sur du velours. L'UE, née du traumatisme des deux guerres mondiales, est réticente par essence au conflit armé. Etre "une herbivore dans un monde de carnivores" est sa noblesse et son talon d'Achille. Mais le monde a changé. Ces derniers jours, le président russe a réussi le coup de maître d'organiser - avec les Etats-Unis, puis avec l'Otan et avec l'OSCE - des dialogues de puissance à puissance sur le sujet de la sécurité en Europe - sans l'Europe. Humilier le club des pays le plus directement concernés par l'affaire, en l'excluant de la table des négociations, n'était pas le moindre de ses objectifs. L'UE, club de démocraties libérales et parlementaires, incarne la menace d'une contagion idéologique qui l'obsède. Sa puissance politique en dépend.

Pour l'Union, c'est un crash-test. Le moment de vérité pour prendre conscience de son intérêt collectif à devenir une puissance politique, plutôt qu'à n'être qu'un grand marché. Si la menace d'une guerre en Ukraine ne suffit pas à la mobiliser, quel autre événement sera de taille à donner corps à la "souveraineté stratégique" voulue par Emmanuel Macron et désormais adoptée par le chancelier allemand Olaf Scholz ? Vladimir Poutine a le mérite de nous placer face à l'état du monde tel qu'il est : un rapport de force dont nous sommes exclus. "Europe puissance", es-tu là ?