En matière de respect de la vie privée des citoyens européens, Margrethe Vestager a-t-elle pris des libertés avec les principes qu'elle défend ? C'est la question qui agite Bruxelles en ce moment.

En tant que vice-présidente exécutive de la Commission, en charge du numérique, cette énergique Danoise de 53 ans s'est bâtie une réputation flatteuse de championne de la protection des données face aux géants américains, auxquels elle a infligé des amendes de plusieurs milliards d'euros. Ce vendredi, la Danoise, qui est aussi commissaire à la concurrence, a ainsi annoncé une nouvelle enquête contre Facebook, soupçonné d'usage illégal des "datas" personnelles de ses utilisateurs.

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Mais la "Dame de fer", comme elle est parfois surnommée à Bruxelles, ne s'est peut-être pas toujours montrée si intransigeante face à l'appétit des États-Unis en matière de données privées. Avant de devenir l'une des personnalités les plus en vue de la Commission, qu'elle a rejointe en 2014, Vestager a été pendant trois ans la vice-Première ministre du Danemark, avec les portefeuilles de l'Économie et de l'Intérieur. Or, c'est à cette époque que les grandes oreilles de Washington, la NSA, ont travaillé avec les services de renseignements du royaume nordique, profitant des infrastructures de ce dernier pour espionner des fonctionnaires et des politiciens de premier plan en Suède, en France et en Allemagne, dont la chancelière Angela Merkel. Était-elle au courant de cette ingérence ? La question se pose.

Interrogée sur le sujet, jeudi, elle a répondu que les États "ne devraient pas espionner leurs voisins", ajoutant qu'elle n'avait pas participé à la supervision des activités des services de renseignements danois lorsqu'elle était au gouvernement - tâche dévolue aux ministères de la Défense et de la Justice. Elle s'est néanmoins gardée de préciser si elle en avait été informée. A l'origine des révélations, le 30 mai, la chaîne publique danoise DR n'a pu établir clairement si les responsables politiques avaient été clairement avertis par leurs maître-espions.

Un nouveau scandale après l'affaire Snowden

"Si Vestager était au courant, elle aurait dû les faire cesser et on peut se demander pourquoi elle n'a pas réagi, fait valoir J. Scott Marcus, expert des politiques numériques. Si elle n'en savait rien, c'est qu'il y a un gros problème dans l'organisation interne du Danemark : à son poste, elle aurait dû être au courant." En jeu : sa crédibilité de porte-drapeau de la Commission sur les droits numériques, même si le sujet des données personnelles relève plutôt du commissaire français Thierry Breton. La patronne de la Commission, Ursula von der Leyen, a-t-elle évoqué l'affaire avec elle ? "On ne commente jamais les discussions entre la présidente et des membres de son collège", a coupé court Eric Mamer, porte-parole en chef de la Commission.

La Commissaire européenne et vice-présidente Margrethe Vestager et la présidente Ursula von der Leyen, le 27 novembre 2019 à Strasbourg

La Commissaire européenne et vice-présidente Margrethe Vestager et la présidente Ursula von der Leyen, le 27 novembre 2019, à Strasbourg.

© / afp.com/FREDERICK FLORIN

Ce n'est pas la première fois que l'Union européenne se trouve secouée par des révélations sur l'étendue de l'espionnage américain sur son territoire. En 2013, un employé de la NSA, Edward Snowden, a révélé l'existence d'un système de surveillance mondiale des communications et d'Internet visant notamment les Allemands et, en particulier, le téléphone portable d'Angela Merkel. On ignorait alors le rôle joué par certains pays de l'UE, comme le Danemark, même si, souligne J. Scott Marcus, "la plupart des agences de renseignement dans l'UE échangent des données avec les USA, l'Allemagne compris".

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Cette affaire renvoie Bruxelles à son impuissance en matière d'espionnage entre États. Un domaine dans lequel elle n'a jamais eu voix au chapitre. Dans une étude parue après les révélations de Snowden, le Parlement européen constatait que "deux questions essentielles restent floues en raison du manque d'informations et du secret qu'entretiennent les services participant à ces programmes de surveillance : qui sont les cibles ultimes et comment les données sont-elles collectées, traitées, filtrées et analysées ?" Quid également, de la conformité de telles activités avec le droit européen ? Ces questions se posent aujourd'hui. Et restent toujours sans réponse.