D'ordinaire, la petite ville de Zahony vibre au rythme des camions franchissant la douane entre l'Ukraine et la Hongrie, et des mouvements des travailleurs de la minorité hongroise de Transcarpatie venus chercher de meilleurs salaires de l'autre côté de la rivière séparant les deux pays. Mais depuis le lancement de l'offensive russe, la commune frontalière de 4 000 âmes, principal point d'accès vers le reste de la Hongrie, voit déferler quotidiennement plus de réfugiés qu'elle ne recense d'habitants.

Dans le modeste hall de la gare de Zahony, des déplacés de tous les coins d'Ukraine, forcés à l'exode par les bombardements, débarquent de navettes bondées et accumulant les retards. A peine arrivés, ils se procurent des "billets de solidarité" gratuits vers Budapest, accordés par le gouvernement hongrois. On aperçoit surtout dans la foule des femmes, des enfants en bas âge et des étudiants d'origine africaine ou indienne. Sur les visages, de la fatigue et le sentiment de se trouver enfin en sécurité. Près des quais, une exposition retrace la domination soviétique de la Hongrie. Le 19 juin 1991, le dernier soldat d'occupation quittait le territoire depuis cette même gare.

Le gouvernement supervise les collectes de fond pour les réfugiés

Aleksandra vient de Dnipro, important pôle industriel du centre de l'Ukraine. Exténuée, cette grande blonde d'une trentaine d'années vient de voyager deux jours avec sa fille de 5 ans et continue vers Budapest. "Poutine a bombardé notre aéroport et certains endroits à l'intérieur de la ville, là où vivent beaucoup de civils. Nous devons protéger nos enfants pendant que les hommes protègent notre mère patrie", s'exclame la jeune femme.

Devant la gare, une association locale offre des sandwichs, des gâteaux et des bouteilles d'eau. Et le maire, un indépendant, se démène pour organiser les transferts en minibus ou l'hébergement provisoire dans un lycée technique local. Les autorités centrales n'y voient pas d'inconvénient. Car, contrairement à l'été 2015 où il bloqua les réfugiés de la guerre en Syrie remontant la route des Balkans avec une clôture barbelée, le gouvernement anti-migrants de Viktor Orban ouvre à présent les bras aux exilés ukrainiens. La différence de traitement est totale. L'Etat supervise une collecte de fonds pour soulager les personnes en difficulté. Et propose même des emplois à ceux souhaitant s'établir en Hongrie, saisissant l'opportunité de combler le manque de main-d'oeuvre du pays, surtout dans le secteur du bâtiment.

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Symbole de ce changement d'attitude, la ministre de la Justice, Judit Varga, a annoncé avoir accueilli chez elle une famille de Transcarpatie et donné l'équivalent de 1 300 euros à une fondation soutenant les réfugiés. "Nous sommes capables de faire la différence entre les migrants et les réfugiés. Les migrants sont stoppés, les réfugiés peuvent obtenir toute l'aide dont ils ont besoin", s'est justifié Viktor Orban - même si les Syriens fuyaient eux aussi la guerre.

Un soutien sans faille de la société hongroise

La population hongroise est sur la même longueur d'onde. Sur le quai d'arrivée de la gare de Budapest-Nyugati, la grande station de l'ouest de la capitale où convergent les réfugiés entrés dans le pays, des civils proposent leurs services d'interprète ou partagent la connexion 4G de leurs smartphones. Quelques mètres plus loin, un centre d'aide administré par des ONG regroupe les dons de produits de première nécessité. Des repas et des boissons sont aussi à disposition.

Parallèlement, un vaste groupe d'entraide s'est constitué sur Facebook : il réunit plus de 120 000 membres. Des internautes de toute la Hongrie y lancent des appels aux dons ou proposent un toit pour la nuit. C'est le cas de Katia, une Franco-Hongroise qui héberge chaque jour des exilés ukrainiens dans sa maison de Monor, près de la capitale. En cette journée de début mars, son mari gère les courses, pendant que cinq femmes réfugiées et leurs enfants se reposent.

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Valeria, 38 ans, a fui Kharkiv, ville ravagée par la guerre à l'est de l'Ukraine, avec sa mère, sa fille de 7 ans et son fils de 12 ans. Elle s'est trouvé un point de chute à Bruxelles, chez un ami de son mari, un Camerounais, après avoir vécu un calvaire. "Un obus est tombé près de notre maison, raconte-t-elle, les yeux embués de larmes. Ils ont aussi bombardé l'école du quartier. Les gens étaient entassés les uns sur les autres dans le train. Nous n'avons pas dormi pendant quatre jours. Je ne suis pas sûre que l'Ukraine existera encore dans le futur."

En gare de Budapest-Keleti, dans l'est de la cité danubienne, épicentre des départs des réfugiés de 2015 vers l'ouest avant qu'Orban ne barricade la frontière serbe, Irina se presse pour attraper un train en direction de Munich. Une famille d'accueil temporaire la récupérera en Allemagne. Comme des centaines de milliers d'Ukrainiens, elle n'a pas la moindre d'idée de la forme que prendra sa vie demain.