Tous les matins, à Edimbourg, la romancière écossaise Val McDermid parcourt d'un bon pas Dean Gardens, jardins de 3 hectares qui longent la rivière Water of Leith dans le centre néoclassique de la capitale. Puis elle traverse un cimetière victorien bucolique et débouche devant le musée d'Art moderne pour y prendre, avec son "ami du jour", son café, "servi dans une camionnette transformée en estaminet de fortune". Ce rituel, l'auteure de polars à succès l'a instauré depuis le début du confinement avec des écrivains écossais vivant dans la ville. "Puisque nous ne sommes autorisés à voir qu'une personne, et en plein air, nous marchons en binôme selon un système de rotation !" Une façon pour Val McDermid et la communauté littéraire d'Edimbourg de "garder le moral, échanger et parler politique". Et rêver d'indépendance.

Dans toute l'Ecosse, la promenade à deux est devenue le dernier salon où l'on cause. Au programme des conversations, le Covid et, bien sûr, les élections. En reconfinement et malgré une campagne de vaccination au fort de son activité (100 000 habitants sur 5 millions ont reçu leur première dose le 4 janvier, 1 million devrait être vaccinés d'ici à la fin de janvier), les Ecossais commencent à se demander si les élections cruciales du 6 mai vont avoir lieu. Un report tomberait à pic pour Boris Johnson, Premier ministre britannique, qui redoute tant le triomphe des indépendantistes dont le chef de file est Nicola Sturgeon.

Si Londres a timidement évoqué la possibilité de les différer à l'automne, la Première ministre écossaise a dit vouloir les maintenir au 6 mai, quitte à voter par correspondance. Dans cet objectif, elle fait tout pour contrôler la pandémie et la très contagieuse mutation B117 du virus qui sévit au Royaume-Uni.

L'espoir d'un second référendum sur l'indépendance

Sa gestion de la crise, comparée avec celle de Boris Johnson, plus stricte et mieux expliquée par des conférences de presse quotidiennes, l'a propulsée en tête des sondages. "Je n'exagère pas en avouant que je n'ai jamais été aussi inquiète qu'aujourd'hui", a-t-elle déclaré le 4 janvier pour justifier le reconfinement et la fermeture des écoles. Pour de nombreux Ecossais, son pessimisme, sa prudence et sa franchise sont des gages de sérieux et de compétence. A tel point que son parti, le Scottish National Party (SNP), est crédité de plus de 50% des intentions de votes, contre 20% pour ses rivaux travailliste et conservateur. Et qui dit raz-de-marée des Scot-Nats (nationalistes) au Parlement de Holyrood dit, surtout, espoir d'un second référendum sur l'indépendance de l'Ecosse. A la clef, le début du démantèlement du Royaume. "Une majorité absolue, soit au moins 65 sièges, donnerait au SNP l'autorité morale pour le réclamer", signale le politologue Alex Massie, avant d'ajouter : "Mais pas l'autorité légale." Rien, dans la loi, n'oblige Boris Johnson à l'accorder. Il y est même farouchement opposé : "Au moins une génération devrait séparer ce genre d'événements qui, d'après mon expérience, ne conduisent pas au bonheur universel", a-t-il déclaré. Doux euphémisme pour parler des quatre années ayant suivi le référendum sur le Brexit, dont il fut l'artisan central.

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Mais combien de temps peut-il tenir ce discours ? Jusqu'aux élections générales de 2024 ? "L'Histoire retiendra alors que c'est lui qui a semé les graines de la discorde et de l'indépendance par pure incompétence, négligence et manque de curiosité, déplore Alex Massie. Il ne comprend pas l'Ecosse et s'y intéresse encore moins." Et elle le lui rend bien ! A entendre les Ecossais de tous bords, y compris le leader des conservateurs écossais Douglas Ross, un référendum sur l'indépendance ressemblerait fort à un plébiscite pour ou contre "BoJo". Près de 3 Ecossais sur 4 ont une mauvaise opinion du Premier ministre britannique, selon un récent sondage YouGov. Pour Ian Rankin, auteur écossais de romans noirs le plus lu de Grande-Bretagne, "la cause indépendantiste se nourrit de notre aversion pour le personnage typiquement anglais que représente Boris Johnson : un boucanier, un aventurier, un fier-à-bras à grande gueule".

Rêve d'Europe

Et si toutes les conversations se focalisent sur cette question constitutionnelle, c'est bien parce que "Boris Johnson est incapable d'expliquer ce qui fait la grandeur, mais également l'intérêt de l'union entre l'Angleterre et l'Ecosse, qui date de 1707", ajoute Alex Massie. Des arguments objectifs montrant le coût exorbitant de l'indépendance sont ainsi inaudibles. "L'identité est devenue plus importante que la comptabilité", résume le politologue. A l'instar du Brexit, le débat est identitaire, idéologique, émotionnel et épidermique. Ce qu'illustre Val McDermid, ardente indépendantiste, quand elle déclare : "Cela fait longtemps que nous ne sommes plus dans une véritable Union. Nous ne sommes plus que ses prisonniers. Soyons maîtres de notre destin et nous reviendrons au sein de l'Europe." Le mot est lâché : Europe. Le noeud gordien. "Le Brexit était une expression du nationalisme anglais", estime Philip Stephens, éditorialiste au Financial Times. De la même façon, les 62% d'Ecossais qui voulaient rester dans l'UE sont les mêmes qui cherchent aujourd'hui à s'affranchir de Londres. Pour eux, ce choix de l'Europe passe par l'indépendance.