Les Ukrainiens ont le sens du timing, et de la communication. Ce mercredi 12 octobre, depuis Kiev, le ministère de la Défense a publié une vidéo sous forme d'ode à la France et à ses canons Caesar, sur fond musical "je vais et je viens" de Serge Gainsbourg, tout en demandant davantage de moyens militaires. Aucun doute : Kiev garde un oeil sur les programmes de la télévision française et entend bien maintenir Emmanuel Macron sous pression.

Ce mercredi soir, le président français a consacré en effet sa soirée à développer et expliquer sa politique étrangère dans l'émission L'événement, sur France 2, la plus grande partie portant sur l'Ukraine. Lors de cet entretien télévisé, le chef de l'Etat a notamment annoncé la livraison prochaine de systèmes de défense anti-aériens à l'armée ukrainienne. "Emmanuel Macron veut envoyer le message que notre liberté et notre démocratie ont un prix, souligne Christian Lequesne, professeur à Sciences Po et auteur de Ethnographie du Quai d'Orsay (CNRS Editions, 2017). Aucun chef d'Etat ou de gouvernement en Europe ne peut être complètement insensible aux mouvements d'opinion qui vont se manifester avec l'hiver et les prix de l'énergie. Il est indispensable de continuer à expliquer aux populations les raisons de notre engagement aux côtés de l'Ukraine."

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Les mots du président vont peser, et pas seulement en France. Depuis le début de la guerre, l'attitude d'Emmanuel Macron concentre les critiques au sein de la coalition occidentale. Ses coups de téléphone réguliers avec Vladimir Poutine et sa volonté affichée de "ne pas humilier la Russie" passent très mal dans les pays qui ont vécu sous occupation soviétique, en particulier la Pologne et les pays Baltes. "Les appels téléphoniques entre Macron et Poutine n'ont vraiment rien donné de positif, nous expliquait l'ancien secrétaire général de l'Otan, Anders Fogh Rasmussen, en septembre. A l'inverse, cette relation aide Poutine à se construire une image, à montrer qu'il n'est pas isolé, qu'il garde contact avec les leaders internationaux... Nous avons décidé d'isoler Poutine et son pays, et cette attitude accommodante de la France envers la Russie crée une division en Europe."

La cohésion européenne, réussite de la France pendant cette guerre

L'unité européenne est pourtant un domaine auquel Paris a particulièrement oeuvré depuis février. En tant que présidente du Conseil de l'UE, la France a harmonisé les positions et délivré un message d'unité contre l'agression russe. Les sept paquets de sanctions sont là pour le prouver. "La France a complètement joué le jeu européen, poursuit Christian Lequesne. Emmanuel Macron a compris que l'Europe était un levier pour l'expression de sa politique étrangère, dans la continuité de ses prédécesseurs depuis Valéry Giscard d'Estaing." Le 6 octobre, à Prague, la réunion des 44 chefs d'Etat de la Communauté politique européenne, une instance de coopération lancée à l'initiative de Paris, est venue couronner cette volonté de dialogue stratégique sur le continent.

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Le président français semble par ailleurs avoir infléchi son discours sur la Russie depuis le mois de juin. "La visite de Macron à Kiev, avec Draghi, Scholz et Iohannis [les dirigeants italien, allemand et roumain], a été un moment important, un moment de basculement", souligne Christian Lequesne. Sur place, le 16 juin, Paris annonce soutenir l'entrée de Kiev dans le processus d'adhésion à l'UE, et promet davantage d'aide militaire.

Une urgence, tant la France est critiquée sur cette question. "Cet été, nous avons constaté un changement dans la rhétorique et les décisions du côté français après le retour de Kiev, raconte un conseiller extérieur du gouvernement ukrainien. Mais d'après les données dont nous disposons, la France n'est pas du tout à son niveau de grande puissance militaire dans l'aide qu'elle fournit à Kiev..."

Un constat partagé dans L'Express par le spécialiste Défense François Heisbourg, qui a constaté sur place que la France livrait seulement 1,4% des armes occidentales reçues par l'Ukraine. "En définitive, les Français n'ont presque rien fait, renchérit Anders Fogh Rasmussen, l'ex-patron de l'Otan. Même si les armes françaises sont appréciées et cruciales pour les Ukrainiens, la France reste la première puissance militaire de l'Union européenne et possède la plus grande industrie de défense du continent... Clairement, elle boxe en dessous de sa catégorie et ne livre que très peu d'armes à Kiev."

Emmanuel Macron se sait attendu sur le sujet. En début de semaine, il a jugé que nous entrions dans "une nouvelle phase de la guerre en Ukraine", après l'explosion du pont reliant la Russie et la Crimée samedi, puis les bombardements massifs russes en représailles lundi. Son ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a égrené une liste de livraisons pour l'Europe de l'Est : des chars Leclerc en Roumanie, des avions Rafale en Lituanie et des véhicules blindés Griffon en Estonie. Le président a, en parallèle, annoncé un nouveau fonds de 100 millions d'euros d'aide militaire à Kiev. Un geste apprécié, mais encore bien loin du milliard d'euros déjà engagés par les Britanniques...