Olaf Scholz, c'est le nouvel Helmut Schmidt. C'est du moins ce que laisse entendre le spot publicitaire du Parti social-démocrate (SPD). Comme l'ancien chancelier social-démocrate, l'actuel candidat de la gauche vient de Hambourg. Comme son mentor, le potentiel successeur d'Angela Merkel n'est pas un idéaliste, mais un pragmatique. "Celui qui a des visions ferait bien d'aller chez le docteur", ironisait Helmut Schmidt. Justement, Olaf Scholz épargne aux électeurs les grands discours visionnaires pour se concentrer sur l'essentiel. Et instiller cet état d'esprit dont les Allemands raffolent : la stabilité. "Vous savez qui je suis", dit-il.
L'allusion à la chancelière sortante, Angela Merkel, n'est pas fortuite. Ne s'est-il pas fait photographier en Une du supplément du quotidien Süddeutsche Zeitung (gauche libérale), avec les mains en forme de losange ? Ce faisant, il ne copie pas seulement le signe distinctif de la chancelière, qui inspire la stabilité, mais aussi son style. "Il peut être chancelière", s'est moqué le grand magazine féministe Emma.
Donné perdant, le parti de l'ancien maire de Hambourg est passé fin août en tête des sondages. Pour la première fois depuis quinze ans, le SPD se retrouve devant les conservateurs. Vieux routier de la politique allemande, leur chef de file apparaît comme une valeur sûre face aux autres candidats - l'un trop fragile, l'autre trop jeune. "Olaf Scholz n'est pas très fort, mais c'est le plus fort", résume Markus Linden, politologue à l'université de Trèves.

Le candidat chrétien-démocrate à la chancellerie, Armin Laschet, à Nuremberg, le 11 septembre 2021.
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Surtout, il a profité de la campagne catastrophique de ses deux adversaires. "Il a vraiment eu de la chance", insiste Markus Linden. Le candidat de la droite conservatrice (CDU), Armin Laschet, a été affaibli par les luttes de pouvoir. Parti en campagne sans thème majeur, il a commis de grosses erreurs, comme ce fou rire surpris par des caméras durant un hommage aux victimes des inondations mortelles, à la mi-août. Pour sa part, la candidate des écologistes, Annalena Baerbock, a enchaîné les maladresses, confirmant ce que l'on pressentait lors de son investiture : elle n'a pas la carrure d'une chancelière.
Dans ces conditions, Olaf Scholz n'avait qu'à attendre patiemment que ses adversaires tombent à terre. Il est ensuite passé à l'offensive avec un programme lisible, concis et de gauche : "Je me bats pour un revenu minimum à 12 euros [NDLR : de l'heure] afin que 10 millions de salarié(e)s améliorent leurs revenus, pour des loyers abordables et 400 000 logements neufs par an, des retraites stables et pour la protection du climat", répète-t-il à l'envi.
Alliance possible avec Die Linke
Ce renversement de situation a ouvert la voie à de nouvelles alliances. Crédité de seulement 25% d'intentions de vote, le SPD ne pourra élire seul le chancelier. Il devra diriger le pays dans une alliance à trois - mais pas question de prolonger la "grande coalition" avec la CDU. "La droite a besoin d'une cure d'opposition", clame Olaf Scholz, qui voudrait bien diriger l'Allemagne avec les écologistes. Pour obtenir une majorité à l'Assemblée fédérale (Bundestag), il pourrait aussi faire appel aux libéraux du FDP. Mais Scholz se méfie. Il n'a pas oublié qu'en 2017, le FDP avait, au dernier moment, claqué la porte des négociations avec la CDU et les Verts. Il sait aussi que ses militants ne sont pas du tout enthousiasmés par l'idée d'une alliance avec des libéraux qui prônent la discipline budgétaire et refusent de taxer les plus riches.
Scholz n'a donc pas exclu un autre scénario : s'allier à la gauche radicale (Die Linke), le mouvement des déçus du schröderisme... dont il est lui-même l'incarnation. Dans les années 2000, il s'était ainsi opposé au projet de sanctions contre les chômeurs de longue durée.

L'écologiste Annalena Baerbock, le 12 juin 2021 à Berlin, en Allemagne.
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De son côté, Die Linke, qui a perdu son caractère protestataire, est prêt à faire des concessions. Le 6 septembre, sa direction s'est empressée d'édulcorer son programme dans un texte de huit pages destinées aux négociations post-électorales. "Si vous voulez augmenter le salaire minimum, décarboner le pays en 2030 et mener une politique de logements, vous n'y arriverez pas avec les libéraux", plaide Janine Wissler, la tête de liste de Die Linke. Sur les questions sociales et fiscales, les deux partis de gauche se rejoignent. Tous deux prônent une augmentation du smic, une réintroduction de l'impôt sur la fortune, une hausse des impôts pour les hauts revenus et un encadrement des loyers.
Pour former ce "front de gauche", il faudra néanmoins surmonter un obstacle de taille : la politique étrangère. Die Linke préconise une sortie de l'Otan, l'arrêt des interventions armées à l'étranger, une baisse des dépenses d'armements et, surtout, un rapprochement avec Moscou. Des positions anti-atlantistes qui remettraient en cause la coopération franco-allemande. "On ne peut pas gouverner avec un parti qui refuse le multilatéralisme et l'ancrage occidental de l'Allemagne. Même s'ils renonçaient à une sortie de l'Otan, les "Linke" seraient un élément déstabilisateur permanent pour le gouvernement", juge Markus Linden.
Cette perspective d'une participation de la gauche radicale dans un gouvernement Scholz redonne un peu de souffle à une droite allemande toujours dans l'impasse. Armin Laschet agite le chiffon rouge en accusant le SPD de préparer en coulisses le "retour du communisme", comme au temps de la guerre froide. "Laschet utilise sa dernière cartouche", ironise Wolfgang Kubicki, vice-président du FDP. Angela Merkel, qui avait décidé de se tenir à l'écart de la campagne, a dû sortir de sa réserve pour sauver son parti d'un désastre électoral. "On ne dirige pas l'Allemagne avec n'importe qui", a-t-elle lâché lors de son dernier discours à l'Assemblée. Comprendre : Laschet ou le communisme, il faut choisir.
Dates :
2003 Le SPD libéralise le marché du travail
2005 Scission de la gauche sociale-démocrate
2013 Nouvelle "grande coalition" avec Merkel
