Le scandale français des maltraitances dans les Ehpad français a traversé les frontières pour arriver aux oreilles de Bjarne Hastrup, au Danemark - nation exemplaire en matière de politique "du grand âge", au point qu'on la surnomme "le pays où les seniors sont rois". "Dites à Emmanuel Macron qu'il vienne voir comment nous gérons les choses en Scandinavie car, si j'ai bien compris, la France a besoin d'un New Deal pour le troisième âge", lance, à Copenhague, le président de Aeldre Sagen (ou DaneAge, en anglais), une puissante organisation de défense des droits de personnes âgés créée en 1986. Et le fringant septuagénaire enfonce le clou : "Il saute aux yeux que la France a besoin d'une nouvelle approche, de nouvelles pratiques et de nouvelles lois", ajoute-t-il en tenant à la main un article sur le scandale des maisons de retraite françaises, dévoilé par Les Fossoyeurs (Fayard), le livre de révélations signé du journaliste indépendant Victor Castanet.

Danemark. Visite d'un poney, pendant les fêtes de Noel en 2018, à la maison de traite de Plejecenteret Gedvedhus, à Horsen. (Photo Soeren E. Alwan / Ritzau Scanpix / Ritzau Scanpix via AFP)

Danemark. Visite d'un poney, pendant les fêtes de Noel en 2018, à la maison de traite de Plejecenteret Gedvedhus, à Horsen. (Photo Soeren E. Alwan / Ritzau Scanpix / Ritzau Scanpix via AFP)

© / Ritzau Scanpix via AFP

En la matière, le Danemark a beaucoup de choses à nous apprendre puisque ce pays de 5,8 millions d'habitants est celui qui, en Europe, a mis en place le système le plus efficace et le mieux pensé. Et cela en grande partie grâce à l'association Aeldre Sagen. Cofondée par Bjarne Hastrup, elle compte... 900.000 membres, soit 15% de la population danoise, et met constamment la pression sur le gouvernement et les députés afin que les lois votées au parlement améliorent le sort des personnes âgées. "Nous sommes les porte-paroles des vieux, explique cet homme aux cheveux argentés qui intervient quotidiennement dans les médias et influence les politiques publiques." Il ajoute : "Depuis près de quarante ans, nous agissons pour créer une société dans laquelle chacun peut vivre longtemps et bien ; une société où l'on regarde l'individu plutôt que son âge ; où il est possible de vivre et de s'épanouir jusqu'au bout de la vie ; et où le soutien et les soins sont disponibles pour tous ceux qui en ont besoin." Et ça marche !

Bjarne Hastrup, fondateur de l'association Aeldre Sagen, qui défend les droit des personnes âgées -au Danemark

Bjarne Hastrup, fondateur de l'association Aeldre Sagen, qui défend les droit des personnes âgées -au Danemark

© / Aeldre Sagen

Le rêve ? Oui, mais un rêve très concret qui repose sur quelques bonnes pratiques frappées au coin du bon sens. Pour commencer, le petit royaume scandinave a mis en oeuvre depuis des décennies une politique qui vise à retarder le plus tard possible l'âge d'entrée dans les maisons de retraite. Au contraire, les personnes âgées sont maintenues le plus longtemps à domicile où elles bénéficient d'aides et de soins coordonnés au niveau des municipalités et souvent mises en oeuvres par des petites structures privées agissant dans le domaine du "care".

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En trente ans, le nombre de personnes admises en Ehpad a été divisé par trois. Et aujourd'hui, les résidents des maisons de retraite (41 000 en tout) sont trois fois moins nombreux que les personnes prises en charge à domicile (125 000). "Etre chez soi est à la fois plus agréable pour les personnes concernées et cinq fois moins onéreux pour la collectivité." Cependant, un autre danger guette les personnes âgées à domicile : l'isolement. Raison pour laquelle les services municipaux, mais aussi les 20 000 volontaires de Aeldre Sagen, rendent très régulièrement visite aux seniors chez eux.

"Un conseil à Macron : reculer l'âge de la retraite, comme au Danemark"

Tout est géré au niveau municipal qui est, selon Bjarne Hastrup, l'échelon administratif le plus adéquat. "Lorsqu'une personne âgée sollicite de l'aide, elle passe un test de capacité, raconte-t-il. Si elle est encore en mesure de cuisiner toute seule, alors les repas ne lui sont pas fournis. Même chose pour le ménage ou les courses. Les services sont à la carte et reposent sur l'idée de maintenir les personnes autonomes le plus longtemps possible : cela les maintient actives et en bonne santé et, par conséquent, réduit le coût de leur prise en charge", ajoute notre activiste septuagénaire, qui prône la création d'un ministère de la Solitude comme il en existe un au Royaume-Uni. "Savez-vous qu'en Angleterre, lance-t-il, un médecin généraliste peut prescrire des visites à domicile aux personnes âgées plutôt que des médicaments ? Formidable !"

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L'État-providence, au Danemark comme dans les autres pays scandinaves, repose sur des finances saines. "Bien évidemment, toute politique sociale coûte cher. Mais si j'ai un conseil à donner à Macron, c'est de faire ce que nous avons fait au Danemark : reculer l'âge de la retraite." Elle est passée de 65 à 67 ans voilà dix ans et passera bientôt à 68 ans, puis à 70 ans, afin d'accompagner l'allongement de l'espérance de vie. "Cela permet au gouvernement de générer davantage de recettes fiscales (prélevées sur les contribuables restés sur le marché du travail) tout en réduisant le coût de financement des retraites", explique Hastrup, selon une logique libérale qui garantit la pérennité du modèle scandinave. "Notre pays a ainsi pu dégager 2 milliards d'euros - une somme importante à l'échelle du Danemark - dédiés à la prise en charge des retraités", se félicite Hastrup dont l'organisation veille aussi à ce que le niveau de toutes les retraites soit suffisant à chacun pour vivre.

Une résidente dans son deux-pièces de la maison de retraite Plejecenter Skovehuset, à  Hillerod, près de Copenhague. (Photo Thibault SAVARY / AFP)

Une résidente dans son deux-pièces de la maison de retraite Plejecenter Skovehuset, à Hillerod, près de Copenhague. (Photo Thibault SAVARY / AFP)

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Dans le même ordre d'idées, les pays nordiques ont depuis longtemps popularisé l'usage du "rullator", autrement dit le déambulateur - une invention suédoise remontant à 1978. Loin d'être considéré comme un objet aliénant, cet outil qui, dans sa version la plus aboutie inclut des freins, un panier et un tabouret pour s'asseoir, est regardé comme un facteur de libération. Dans tous les pays du Nord, sa généralisation a augmenté l'autonomie des vieux, limité le nombre de chutes et, donc, celui des fractures des membres - autrement dit, elle a baissé le nombre (et le coût) des hospitalisations. Ce qui a abouti à la réduction des dépenses de la sécurité sociale dans chacun des pays scandinaves, dont les comptes sont équilibrés.

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La présence des personnes âgées dans l'espace public est visible à l'oeil nu. Au guidon de leur rullators, ou dans leurs fauteuils roulants, elles sont beaucoup plus nombreuses et autonomes qu'en France. Au même titre que la mort n'est pas cachée derrière des hauts murs de cimetières, la vieillesse s'affiche sans complexe. Les municipalités, et l'association Aeldre Sagen, organisent en outre des réunions, des activités et du réseautage pour les seniors afin d'entretenir une vie sociale. "En 2021, nos sections locales ont organisé plus de 90 000 activités, depuis la marche nordique jusqu'à la pétanque en passant par l'initiation à Internet, les langues étrangères, les jeux de cartes, les cours de danse, etc."

Une attention particulière est portée à la déco

Tout cela retarde le moment d'admission en maison de retraite - dernière étape de la vie où, au Danemark, la durée moyenne de résidence est de deux ans et demi. Mais là aussi, tous les efforts sont menés afin que le séjour se déroule dans la dignité, voire la joie. Il n'est pas rare de voir des séniors mis à contribution pour cuisiner, faire la vaisselle, leur lit, balayer la cour, jardiner, etc. C'est encore et toujours la même idée : entretenir les capacités d'autonomie. "Dans certains cas, ce n'est pas possible, car certains pensionnaires sont atteints de démence. Toutefois, j'ai en tête l'exemple d'une maison de retraite à Odense (nord du pays), où un patient atteint de démence devait faire la cuisine une fois par semaine. Un vrai challenge qu'il a relevé, et qui s'est transformé en petite success story dans l'établissement en question."

La reine Margrethe II du Danemark arrive au Parlement pour les cérémonies de ses cinquante ans de règne, le 14 janvier 2022 à Copenhague

La reine Margrethe II du Danemark arrive au Parlement pour les cérémonies de ses cinquante ans de règne, le 14 janvier 2022 à Copenhague

© / afp.com/Mads Claus Rasmussen

Certains Ehpad ont créé des "ateliers de réminiscence", où les participants racontent leurs souvenirs d'enfance. L'intérêt ? Stimuler intellectuellement les patients, car cela contribue à l'amélioration de l'état de santé général. La plupart des établissements pratiquent la gymnastique quotidienne (assise) ou mettent en oeuvre des ateliers de rééducation sportive (également assise), afin qu'une simple fracture du poignet ou un accident domestique bénin ne débouche pas, faute de soins adaptés, sur une fragilisation généralisée. Le tout est animé par des aides soignants dont la formation, au Danemark, dure trois ans.

"L'important, c'est qu'ils s'amusent"

Au pays du design, une attention particulière est portée à la déco. Les maisons de retraite s'efforcent de gommer, autant que possible, tous les aspects qui évoquent un environnement hospitalier. Depuis vingt ans, les pensionnaires des maisons de retraite et leurs familles sont encouragés à aménager leur chambre de manière la plus personnelle possible avec leur mobilier, livres, tableaux, photos et garde-robes, afin qu'ils se sentent réellement chez eux. Autre tendance, plus récente : de plus en plus de chambres sont agrandies et transformées en deux-pièces, avec une chambre à coucher et un espace salon, sans oublier une kitchenette, avec toujours avec la même idée : rendre cosy la dernière ligne droite de la vie.

"Le droit au bonheur n'a pas d'âge", proclamait voilà quelques années Thyra Frank, figure de la vie publique danoise et directrice de maison de retraite rencontrée par L'Express dans son établissement, qui avait des airs de salle de banquet. A la cantine de son Ehpad, on mangeait bien et buvait du vin français, tout en écoutant du jazz à fond la caisse. Les patients avaient même le droit de fumer des cigares cubains et de boire du whisky ! Et tout le monde était heureux. "L'important, c'est qu'ils s'amusent", répétait-elle inlassablement à propos des patients, dont certains étaient devenus des amis. Tout sourire, elle ajoutait : "On ne peut imposer aux personnes âgées des conditions de vie que nous n'accepterions pas pour nous-mêmes."