Entre eux, c'était alors des jours heureux. Ce 26 novembre 2013, le Premier ministre écossais, Alex Salmond, et son inséparable adjointe, Nicola Sturgeon, dévoilent côte à côte leur vision d'une Ecosse indépendante du reste du Royaume-Uni. Puis ils prennent la pose devant les photographes, tout sourire, leur Livre blanc à la main. Un an plus tard, l'idylle politique continue. Au moment de lui succéder à la tête du gouvernement et du parti nationaliste écossais (SNP), elle loue un "ami" et un "collègue" pour lequel elle ressent "une gratitude incommensurable".
Mais cette époque est révolue et les éloges ont fait place aux remarques acerbes. Salmond, "pour sa propre dignité et le bien des autres, aurait dû quitter la scène", déclare le 28 mars dernier son ancienne protégée, qui aimerait bien envoyer son encombrant mentor dans les chardons. Mais celui-ci s'accroche. A 66 ans, il vient de fonder son propre mouvement, Alba (Ecosse, en gaélique). Et compte faire son grand retour politique à Holyrood, le parlement d'Edimbourg, lors des élections régionales du 6 mai prochain.
Pour Nicola Sturgeon, cette concurrence est un coup dur. Certes, son parti domine les sondages et terminera, quoi qu'il arrive, en tête du scrutin. Mais cela ne suffit pas. La Première ministre veut la majorité absolue, ce qui lui permettrait d'exiger un référendum sur l'avenir de l'Ecosse auprès du chef du gouvernement britannique, Boris Johnson. Lors des législatives de 2011, cette stratégie avait déjà fonctionné. "La nette victoire du SNP avait convaincu le Premier ministre de l'époque, David Cameron, d'autoriser un référendum", rappelle le politologue Sir John Curtice, de l'université Strathclyde de Glasgow. A la question "L'Ecosse devrait-elle être un pays indépendant ?", les Ecossais avaient, en 2014, répondu non à plus de 55 %. Sept ans plus tard, le Brexit change la donne. Contre leur gré, ils ont quitté la "maison européenne". Aujourd'hui, les sondages donnent le "oui à l'indépendance" vainqueur. Le SNP ne veut pas laisser passer cette opportunité historique. Encore faudrait-il que les indépendantistes parlent d'une même voix. En jouant "perso", Alex Salmond pourrait bien compromettre cette stratégie...
Salmond au coeur d'un scandale sexuel
Comment en est-on arrivé là ? Pour comprendre cette guerre fratricide, il faut revenir un peu plus de trois ans en arrière. En pleine vague "#MeToo", deux femmes fonctionnaires affirment alors qu'Alex Salmond les a agressées sexuellement lorsqu'il était Premier ministre (2007-2014). Alerté, le gouvernement de Nicola Sturgeon, résolu à mieux traiter les affaires de harcèlement sexuel, lance une enquête interne.

L'ex-chef du gouvernement écossais Alex Salmond, le 8 janvier 2019, à Edimbourg.
© / afp.com/Andy Buchanan
Tout en confessant "ne pas être un saint", Salmond réfute ces allégations. Pour lui, aucun doute : il est victime d'un complot orchestré au sommet du parti indépendantiste. Ces accusations ont pour objectif de "nuire" à sa "réputation" et de le "faire emprisonner". Pour preuve, il parvient à faire reconnaître par un tribunal, en janvier 2019, le caractère "partial" et "illégal" de l'enquête interne. Blanchi l'année suivante lors de son procès, il passe à l'offensive et accuse Sturgeon d'avoir bafoué le code de conduite ministériel - une faute grave. Mais il manque son coup. Le 22 mars dernier, elle est dédouanée de tout manquement. Pour autant, il n'a pas dit son dernier mot et, quelques jours plus tard, il crée son propre parti, Alba.
A écouter ses détracteurs, celui-ci n'a qu'une vocation : satisfaire la vengeance de Salmond. "Faux", répondent ses membres. "Alba veut aller plus vite vers l'indépendance que le SNP, dont la stratégie trop prudente déçoit beaucoup de partisans", explique Kenny MacAskill, un député de Westminster qui vient de rendre sa carte du SNP. "Contrairement à Sturgeon, Salmond ne veut pas demander à Londres la permission de lancer une procédure d'indépendance", confirme David Gow, éditeur du blog Scepticalscot. Mais est-ce judicieux ? "Non, ce serait contre-productif d'y aller en force, estime Alyn Smith, député SNP à Westminster. Il faut engager un processus légal pour convaincre les Ecossais."
Sturgeon toujours aussi populaire
Dans les sondages, Alba ne récolte que de 2 à 6% d'intentions de vote. Et seuls 14% des Ecossais disent apprécier Alex Salmond, relève l'institut Opinium. C'est 43 points de moins que Nicola Sturgeon ! "Sa gestion de la crise du Covid-19, avec des décisions fermes, prises chaque fois avant celles de Londres, n'a fait que renforcer sa popularité", fait valoir Emily St Denny, chercheuse en politique publique.

La Première ministre écossaise Nicola Sturgeon, à Edimbourg, le 3 mars 2021.
© / afp.com/Jeff J Mitchell
Le 6 mai, celle-ci saura si elle a gagné son pari, même si Londres refuse pour l'heure tout nouveau référendum. "BoJo" ne veut pas rester dans l'histoire comme le Premier ministre qui a perdu l'Ecosse après trois cent quatorze années d'union avec l'Angleterre. S'il persiste, malgré un triomphe des indépendantistes, Nicola Sturgeon l'a déjà prévenu que les députés d'Holyrood pourraient se passer de son consentement. "On va tout droit vers une bataille juridique", prédit l'ancien journaliste David Gow. A moins que Johnson n'effectue un virage à 180 degrés. Des membres de son gouvernement considèrent qu'il serait préférable d'organiser ce référendum dès la fin de la pandémie, a révélé le Sunday Times. Leur argument ? Refroidis par la crise économique, les Ecossais n'oseront pas quitter le Royaume-Uni. Un pari risqué face à une politicienne aussi redoutable que Nicola Sturgeon.