Il fait partie des frondeurs, de ces rares voix qui, en Russie, osent confronter tout haut Vladimir Poutine, dans un pays où prononcer le mot "guerre" pour qualifier l'invasion russe en Ukraine est passible de quinze ans de prison. Dmitry Palyuga a 35 ans et une bonne dose de courage. Elu indépendant dans le quartier de Smolninskoye, à Saint-Pétersbourg, il a signé le 7 septembre, avec six autres membres de son conseil local, un appel officiel à la Douma (le Parlement national) accusant Vladimir Poutine de "haute trahison" et réclamant sa destitution. Au moment même où, ce mardi 13 septembre, le tribunal de Smolninskoye statue sur son cas, il livre à L'Express ses motivations, intactes.
Qu'est-ce qui vous a poussé à lancer cet appel officiel à la Douma ?
Dmitry Palyuga Dans notre district de Smolninskoye, nous avons lancé cet appel avec six autres de mes collègues afin que la Douma poursuive Vladimir Poutine pour haute trahison en raison de son opération militaire en Ukraine car, dorénavant, le futur de la Russie et des Russes est en danger. Après notre initiative, d'autres conseils locaux ont rédigé une pétition demandant la démission de Poutine. A l'heure actuelle, quelque 35 membres de différents districts de Moscou, Saint-Pétersbourg et d'autres villes l'ont signée.
L'avez-vous signée aussi ?
J'ai préféré ne pas le faire, pour une raison simple : depuis que nous avons lancé notre appel à la Douma, nous faisons l'objet de beaucoup d'attention médiatique, nous sommes des célébrités ici. Si je signe cette pétition, les gens vont se dire : "Ah, c'est encore ce dingue d'élu local qui a signé un truc de fou"... Alors je préfère que mon nom n'apparaisse pas dans cette initiative et que l'on voit que d'autres élus venus d'autres villes prennent aussi des initiatives.
Quels sont les éléments légaux qui pourraient faire accuser Poutine de haute trahison ?
Selon la loi russe, un individu peut être accusé de haute trahison s'il partage des informations secrètes avec des gouvernements étrangers ou s'il menace la sécurité de la Russie. Nous mettons en avant quatre raisons pour lesquelles l'attitude de Poutine met en danger la Russie :
1/ Il détruit l'armée russe ;
2/ Il détruit l'économie russe ;
3/ Poutine a toujours plaidé que l'élargissement de l'Otan vers l'Est était le plus grand danger pour la Russie. Personnellement, je ne suis pas d'accord avec cette idée, mais c'est un argument qu'il met en avant depuis longtemps. Et voilà qu'à cause de ses actions, l'Otan va s'élargir davantage à l'Est en intégrant la Suède et la Finlande. Moi, je vis à Saint-Pétersbourg, nous sommes à 100 kilomètres de la Finlande, je peux dire que je suis maintenant très proche de l'Otan ! C'est cette contradiction que nous voulions démontrer aux Russes qui soutiennent encore Poutine.

Dmitry Palyuga, élu local à Saint-Pétersbourg, a signé un appel à la destitution de Vladimir Poutine pour "haute trahison".
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4/ Enfin, le quatrième argument concerne la "démilitarisation" de l'Ukraine, qui était l'une des justifications principales de "l'opération militaire spéciale". Là encore, je n'ai jamais cru personnellement à cet objectif. Mais force est de constater qu'en raison des actions de Poutine et de l'aide militaire colossale occidentale à Kiev, l'Ukraine est plus militarisée que jamais !
Est-ce pour vous, en tant que citoyen russe, un motif d'inquiétude ?
Franchement, non, je ne suis pas très inquiet à ce propos. Je ne crois pas que l'Ukraine va attaquer la Russie, notamment parce que notre pays dispose de l'arme nucléaire.
Quelle est la procédure en Russie pour une potentielle destitution ? Y croyez-vous ?
La procédure légale exige qu'un tiers des députés de la Douma lancent une accusation contre le président, puis le Parlement et la Cour d'Etat statuent et selon leur jugement, le chef d'Etat peut être destitué. Mais honnêtement, comme vous le savez probablement, le Parlement russe est sous le contrôle total de Poutine et je n'imagine pas une seule seconde qu'un tiers des députés prendraient une telle décision.
En réalité, notre initiative vise surtout à montrer aux Russes opposés à cette guerre qu'ils ne sont pas seuls. Il y a, en Russie, beaucoup de gens qui sont contre cette guerre, mais ils ont le sentiment que la plupart des Russes soutiennent Poutine ; c'est ce que les médias russes martèlent à longueur de journée, en cherchant à dire que, nous, les opposants, ne sommes qu'une toute petite portion de la société.
Le fait est qu'il est très difficile d'évaluer l'opinion publique en Russie...
Et pour cause, le régime de Poutine n'est basé que sur des mensonges. Nous avons de fausses élections, de faux tribunaux, une fausse "sociologie", des faux médias, donc personne ne sait où est la vérité ici.
Mais je peux vous dire que lorsque nous avons signé cet appel, le 7 septembre, j'ai reçu beaucoup de soutiens de la part de gens que je ne connaissais pas. Ils m'ont trouvé sur les réseaux sociaux et m'ont remercié et m'ont proposé leur aide. C'est vraiment motivant, parce que sur les centaines de messages que j'ai reçus, il n'y en avait que deux dans lesquels on me disait que j'irai en enfer, et d'autres choses horribles de ce genre. Par ailleurs, notre appel est maintenant connu en Russie.
Pensez-vous qu'en dehors des grandes villes, les Russes ont connaissance de ces initiatives ?
On voit bien, maintenant, avec la nouvelle pétition qui a été lancée par d'autres conseillers municipaux, que cela dépasse Moscou et Saint-Pétersbourg, il y a des signataires de villes très loin de là, où il y a une opposition aussi. Mais il est vrai qu'en Russie, ce qui se passe à Moscou compte beaucoup, c'est pourquoi il est important d'avoir des signataires dans la capitale. La Russie est un immense pays, et même quand des gens protestent dans des communes lointaines de Sibérie, cela n'affecte pas Poutine. Nous avons besoin d'actions à Moscou.
Vous dites vouloir montrer aux Russes antiguerres qu'ils ne sont pas seuls. Pour cela, vous prenez des risques considérables. Avez-vous peur des conséquences ?
Bien sûr, il y a des risques, mais je n'ai pas vraiment peur, car je ne suis pas tout seul, il y a six autres membres de mon conseil local, qui seront jugés eux aussi dans les prochains jours. Si j'avais été seul, j'aurais été tétanisé, parce qu'accuser Poutine de haute trahison, c'est vraiment hardcore. Mais nous sommes sept, et si l'on nous emprisonne tous les sept, cela déclenchera une forte réaction médiatique. Et même si la justice le fait - ce qui est tout à fait possible -, nous ne serons pas seuls. Cela s'applique aux autres initiatives. Quand les gens verront qu'il y a déjà une trentaine de personnes qui ont signé la pétition, cela les incitera à le faire aussi...
"L'opération spéciale" en Ukraine a commencé fin février. Qu'est-ce qui vous décide, aujourd'hui, à agir ?
Nous étions opposés à cette "opération spéciale" dès le début, et nous avons d'ailleurs immédiatement envoyé une requête à Poutine pour qu'il l'arrête. Il ne nous a jamais répondu. Ensuite, nous avons formulé plusieurs autres recours individuels auprès de députés de la Douma, mais aussi de l'administration de Poutine. Mais ces actions sont restées sous les radars médiatiques.
Avec cet appel à la Douma, nous avons probablement choisi le bon moment et la bonne voie pour exprimer notre désaccord. En outre, il y a maintenant, en plus des libéraux comme moi qui était opposés à la guerre dès le départ, des non-libéraux qui commencent à comprendre que quelque chose ne va pas dans cette "opération", que la Russie est en train de perdre cette guerre et en souffrira pendant des années, et que la voie la plus rapide pour arrêter cette guerre est de se débarrasser de Poutine. Pour l'instant, ils ne parlent pas tout haut car ils sont terrorisés, et puis ils ne savent pas s'ils doivent encore s'accrocher à Poutine, s'il pourra encore se maintenir au pouvoir, ou si le temps est venu de le trahir.
Ces derniers mois, des Russes opposés à la guerre ont quitté leur pays. Y avez-vous songé ?
Oui, j'y ai pensé, mais j'ai décidé que je voulais rester en Russie. Je veux être en Russie, j'aime la Russie, j'aime la culture russe, la langue russe, et je ne vois mon futur qu'en Russie. Bien sûr, ce serait intéressant d'aller vivre ailleurs pour quelque temps, mais j'ai une connexion forte à la Russie et je sens que c'est dans mon pays que je peux faire quelque chose, que je sais ce qu'il faut faire pour rendre la vie des gens meilleure.
Quelle est l'atmosphère générale en ce moment à Saint-Pétersbourg, où vous vivez ? Est-ce que les défaites militaires russes en Ukraine ces derniers jours changent quelque chose ?
Dans l'ensemble, je crois que la plupart des gens sont juste fatigués de cette guerre, fatigués de vivre dans la peur constante. Ils veulent pouvoir parler librement. Depuis que la contre-offensive ukrainienne a commencé, je pense que beaucoup de Russes attendent que les Ukrainiens en finissent avec cette guerre aussi vite que possible. C'est le seul scénario qui puisse se réaliser rapidement en ce moment. Parce que Poutine ne quittera pas son trône dans les deux semaines, ni dans les deux mois à venir. Alors que dans les deux prochains mois, nous pouvons assister à une défaite significative de l'armée russe.
Certains ont spéculé sur une révolution de palais à Moscou, contre Vladimir Poutine, voire une révolte populaire. Qu'en pensez-vous ?
Je n'y crois pas, du moins pas dans un futur proche. Poutine reste très fort, il tient sous sa botte beaucoup de gens, ce qui rend peu probable un coup d'Etat contre lui.
