Il est là, tapi dans l'ombre, mentor invisible qui inspire Poutine dans nombre de décisions. Longtemps banni, il a fait un retour au premier plan, ces dernières années. A son évocation, certains visages s'assombrissent, mais cela n'empêche pas le chef du Kremlin de lui vouer une admiration sans bornes, au point de copier ses méthodes et de reprendre ses idées. Joseph Staline, icône du poutinisme ? En tout cas, un inspirateur de plus en plus assumé.

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Le 4 mars 2022, soit huit jours après le début de l'invasion russe, le Parlement russe adopte un amendement punissant jusqu'à quinze ans de prison toute personne qui critiquerait "l'opération spéciale" et dénigrerait l'armée russe. "Comment ne pas penser aux terribles sanctions que Staline infligea en 1941 aux 'paniqueurs', comme on les appelait alors, et dont le seul crime était de rapporter au Kremlin l'état de déliquescence de l'Armée rouge, alors en pleine retraite devant la Wehrmacht ?", souligne l'historienne Françoise Thom, spécialiste de Staline et auteure de La Marche à rebours. Regards sur l'histoire soviétique et russe (Sorbonne Université Presses).

Les dernières mesures prises par Vladimir Poutine rappellent fortement les décrets du "Tyran rouge" durant la Grande guerre patriotique. Le président russe a signé, ce samedi 24 septembre, un amendement prévoyant jusqu'à dix ans de prison pour les militaires qui se rendent ou refusent de combattre en période de mobilisation. Et s'ils s'enfuient ? Mauvaise idée, surtout s'ils sont rattrapés par les soldats de la Garde nationale ou par les combattants tchétchènes qui, nous apprend Françoise Thom, ont pour mission de les renvoyer au feu. "Poutine remet juste au goût du jour les 'unités de barrage' (zagrad otdely) mises en place par Staline à l'été 1942, chargées de tirer sur les fuyards pour empêcher toute retraite à ses troupes, raconte-t-elle. Pour décourager les déserteurs, Staline avait même inventé un slogan : 'Pas un pas en arrière !' De fait, tout fuyard était abattu sur-le-champ."

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Nous n'en sommes pas encore là, encore que... "Lorsqu'il est allé recruter des combattants dans les prisons, Evgueni Prigogine [proche de Poutine lié au groupe de mercenaires Wagner] les a prévenus que les déserteurs seraient immédiatement exécutés, sans jugement", révèle Vladimir Osechkin, opposant réfugié en France, à la tête d'une ONG, Gulagu.net, qui aide les Russes à quitter le pays.

Au passage, aller chercher de la chair à canon dans les camps d'internement n'est pas une idée nouvelle. Staline - encore lui - l'avait expérimentée. Formés de condamnés du goulag, ses bataillons disciplinaires (shtrafbat) étaient envoyés en première ligne pour les missions les plus dangereuses. S'ils survivaient, ils retrouvaient leurs droits civiques et leur liberté.

L'annexion forcée, une idée de Staline

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En politique aussi, le bras de Staline guide celui de son héritier putatif. Annoncée le 20 septembre, l'organisation, par les autorités russes et séparatistes, de référendums portant sur l'annexion de quatre régions ukrainiennes (Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijia) rappelle un autre épisode : l'invasion des trois Etats baltes (Lituanie, Estonie, Lettonie) par l'Armée rouge, en juin 1940. Au total, près de 170 000 Baltes seront tués ou déportés dans des camps, les administrations de ces pays placées sous contrôle, et des élections organisées.

Totalement bidon, elles déboucheront sur la création d'Assemblées populaires qui, quelques semaines plus tard, voteront massivement leur rattachement à l'Union soviétique. "La méthode est typique du stalinisme, commente Françoise Thom. Les coups de force sont toujours dissimulés sous un camouflage légaliste." Une marque de fabrique que l'on retrouve, poursuit notre historienne, dans les écoles du KGB. "C'est là, explique-t-elle, que l'on a transmis, durant des générations, les recettes de pouvoir de Lénine et de Staline. Vladimir Poutine en a retiré une foi absolue dans la manipulation. C'est cette croyance que l'homme est totalement manipulable, qu'il suffit de tirer les bonnes ficelles, de le corrompre ou de l'intimider, qui a conduit le chef du Kremlin à commettre les erreurs actuelles, catastrophiques." Et qui pourraient bien provoquer sa chute.