"Loukachenko est l'exécutant de la dernière attaque, mais son commanditaire se trouve à Moscou, et ce commanditaire est le président Poutine." Pour le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, l'implication du président russe dans la crise migratoire à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie ne fait guère de doute. "Les migrants du Moyen-Orient sont amenés en Biélorussie en avion et servent de boucliers humains pour déstabiliser la Pologne et l'UE", a-t-il affirmé mardi, mettant en cause son meilleur ennemi.
Depuis le début de cette nouvelle crise migratoire aux confins du Vieux Continent, le rôle joué par la Russie - fidèle soutien de son voisin biélorusse - a pour le moins agité les Européens. Dans une interview donnée le même jour au quotidien allemand Bild, le ministre allemand de l'Intérieur Horst Seehofer a également pointé du doigt Moscou. "Tous les États de l'UE doivent s'unir ici, parce que Loukachenko, avec le soutien du président russe Vladimir Poutine, utilise le sort des gens pour déstabiliser l'Occident", a-t-il fait valoir, affichant son soutien à la Pologne.
Des vols russes sous surveillance
Ces accusations ont été vivement contestées par Moscou ce mercredi, le porte-parole de la présidence russe Dmitri Peskov les qualifiant d'"absolument irresponsables et inacceptables". Le journal Bild avait commencé à semer le doute lundi dans un précédent article, évoquant la "contribution décisive" des compagnies aériennes russe Aeroflot et turque Turkish Airlines, dans le transfert des migrants du Moyen-Orient vers la Biélorussie, avant qu'ils ne soient dirigés vers l'Europe.
Au niveau européen, Bruxelles a aussi indiqué mardi surveiller une liste de vingt pays, dont la Russie, au sujet de leur rôle dans l'acheminement des migrants vers l'ancienne république soviétique. Interrogé spécifiquement sur l'implication de Moscou, le porte-parole de la diplomatie européenne Peter Stano a déclaré que "la Russie est parmi les pays où nous observons la situation avec beaucoup d'attention". "C'est dans notre radar, et nous évaluons les informations et les données que nous avons sur les vols de la Russie et sur la possible implication de la Russie", a-t-il ajouté.
La chercheuse Carole Grimaud Potter, fondatrice du Center for Russia and Eastern Europe Research basé à Genève, n'écarte pas un possible rôle du président russe en sous-main. "C'est une hypothèse crédible, même si on n'a pas encore suffisamment de preuves pour pouvoir l'affirmer. Cette manoeuvre présenterait pour lui l'avantage de déstabiliser l'UE en mettant en lumière ses difficultés", résume-t-elle, rappelant, en outre, le précédent de 2015, lorsque des milliers de migrants syriens avaient franchi la frontière norvégienne depuis la Russie.
"Semer la pagaille dans des pays que la Russie considère comme hostiles, à savoir en premier lieu la Pologne et la Lituanie, c'est du pain bénit pour Vladimir Poutine", abonde l'historienne et essayiste franco-russe Galia Ackerman. "Cela lui permet de favoriser les tensions entre États européens sur la manière de traiter le dossier des migrants, tout en renforçant les positions de l'extrême droite européenne, qui lui est globalement favorable", estime-t-elle.
La Russie gagnante sur les deux tableaux ?
De son côté, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov ne s'est pas privé de railler mardi les positions européennes en matière de défense des droits de l'homme. "Ces gens ne veulent pas rester en Biélorussie ou en Turquie. Ils veulent venir en Europe, qui a fait pendant des années la propagande de son mode de vie. Il faut répondre de ses paroles et de ses actes", a-t-il lancé, imputant par ailleurs l'afflux de migrants aux "aventures militaires" occidentales.
"La Russie peut certes se montrer tolérante, voire aidante, dans certaines décisions prises par la Biélorussie, notamment lorsque cela peut l'arranger dans sa confrontation avec l'Union européenne. Néanmoins, il est tout à fait possible que Loukachenko ait agi de son propre chef. Il ne faut pas oublier qu'il bénéficie d'une souveraineté très importante quant aux décisions qu'il prend à l'intérieur de son pays", nuance pour sa part Anna Colin-Lebedev, maîtresse de conférences en sciences politiques et spécialiste de l'espace post-soviétique à l'Université Paris Nanterre.
Dans l'espoir de trouver une issue à la crise, la chancelière allemande Angela Merkel s'est en tout cas entretenue avec son homologue russe ce mercredi. "Elle a souligné que l'instrumentalisation des migrants par le régime biélorusse était inhumaine et inacceptable et a demandé au président Poutine d'agir", a indiqué son porte-parole Steffen Seibert dans un tweet.
"Si Vladimir Poutine intervient pour trouver une sortie de crise, il pourra vanter son rôle de médiateur. Et s'il ne le fait pas, l'Europe sera quand même perdante car déstabilisée par cette crise migratoire. Dans les deux cas, la Russie pourra donc profiter de cette situation", glisse Carole Grimaud Potter. Pour l'heure, le chef du Kremlin s'est borné à appeler au dialogue, bien conscient d'avoir les cartes en main.
