Couper l'électricité pendant quatre jours en janvier, dans l'industrie et les foyers : l'idée, aussi radicale soit-elle, est aujourd'hui envisagée par le Royaume-Uni pour affronter l'hiver et la potentielle pénurie de gaz. Selon Bloomberg, la proposition fait partie du "scénario du pire" anticipé par le gouvernement britannique. Pour cause, le pays et ses habitants sont touchés de plein fouet par la crise énergétique, aggravée par la guerre en Ukraine. La situation n'est pas prête de s'arranger : le régulateur des tarifs énergétique Ogfem doit annoncer le 26 août un relèvement du plafond des prix de l'énergie. Il devrait passer de 1971 livres par an (soit 2335 euros) à 3358 livres (3978 euros) pour un foyer moyen en Grande-Bretagne, prévoit le site comparateur Uswitch.
En octobre 2021, ce même plafond était fixé à 1277 livres, soit 1512 euros. Conséquence, le nombre de factures impayées a triplé, s'établissant à 1,3 milliards de livres. Des analystes du cabinet spécialisé Cornwall Insight s'attendent même à de nouvelles hausses de ce plafond en octobre, janvier et avril, le faisant grimper à 4427 livres (5243 euros). A terme et sans intervention du gouvernement, la facture des Britanniques pourrait augmenter de 80%, selon les calculs du cabinet...
Blocage politique
Au Royaume-Uni, l'inflation pourrait dépasser 13% en octobre, d'après la Banque d'Angleterre (BoE), du jamais-vu depuis 1980. La hausse des prix est largement alimentée par la flambée de ceux de l'énergie. La crise est mondiale : en juin, l'inflation aux Etats-Unis était de 9,1%, un record depuis 41 ans. Dans la zone euro, les prix ont bondi de 8,6%. Si la BoE a averti la semaine dernière que le pays plonge actuellement dans une longue récession, il en est de même outre-Atlantique ou sur le Vieux Continent, selon de nombreux économistes.
Le Royaume-Uni a néanmoins une particularité : les foyers les plus précaires sont particulièrement exposés aux variations des coûts de l'énergie. Le Fonds monétaire international, dans un rapport publié début août, a comparé ce fardeau supplémentaire pour les 20% de foyers les plus riches et les 20% des plus pauvres. Résultat, l'inflation énergétique représente environ 7% des dépenses des foyers les plus aisés, mais plus de 15% pour les plus modestes [NDLR : en France, en Finlande ou en Suède, la hausse du coût de la vie est similaire pour les deux groupes, autour de 4%]. La situation des ménages est très dépendante des décisions du gouvernement et les Britanniques, faute de bouclier tarifaire comme on peut en trouver en France, en pâtissent durement.
Le blocage politique n'y arrange rien. A quelques semaines de l'élection du nouveau Premier ministre (le 5 septembre), qui viendra remplacer Boris Johnson à Downing Street, aucune décision concrète n'a encore été prise par le gouvernement conservateur. Liz Truss et Rishi Sunak, les deux prétendants au poste, s'opposent quant à la manière de réagir à cette crise. La première, actuelle secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, penche pour un plan de réduction des impôts afin de venir en aide aux ménages, tandis que les 37 milliards de livres (43,8 milliards d'euros) des plans cumulés d'urgence déployés par son adversaire lorsqu'il était ministre des Finances, ont essentiellement servi à compenser les pertes de pouvoir d'achat des Britanniques, sans s'attaquer aux prix de l'énergie. Pour l'heure, le gouvernement, encore dirigé par Boris Johnson, s'est contenté d'annoncer de nouvelles mesures à venir pour soutenir les foyers britanniques. Le chef du parti conservateur a déclaré que son successeur leur viendrait en aide à l'automne, sans plus de précision.
Nationaliser les entreprises du secteur énergétique ?
"Seul le gouvernement peut intervenir pour éviter une catastrophe cet hiver", a plaidé Carla Denyer, codirigeante du parti Verts auprès du Guardian, le 17 août. Dans le but de contrer la hausse exorbitante des prix, le parti écologiste a proposé de nationaliser les cinq principales entreprises du secteur énergétique dont fait partie EDF Energy. "D'autres partis ont proposé de maintenir les prix de l'énergie aux niveaux actuels, mais nous savons qu'ils sont déjà inabordables, poursuit la politique. Nous ramènerions les prix de l'énergie à un niveau abordable." Cette opération coûterait au gouvernement britannique la modique somme de 2,85 milliards de livres (3,37 milliards d'euros), selon les calculs du Trades Union Congress, l'organisation fédératrice des syndicats britanniques. Une bonne affaire, en comparaison avec le rachat de Bulb, le sixième fournisseur de gaz et d'électricité du pays, pour un total de 2,2 milliards de livres. Pour le moment, ni les conservateurs ni les travaillistes n'ont repris cette idée à leur compte, le Labour proposant plutôt de geler les prix de l'énergie.
Peu importe la stratégie choisie, la tâche ne sera pas facile. Le Royaume-Uni demeure plus sensible que ses voisins européens à l'augmentation des prix du gaz et de l'électricité, qui compte pour une large part de son mix énergétique. En ce sens, en avril dernier, le gouvernement britannique avait dévoilé une nouvelle stratégie énergétique avec un renforcement de l'éolien, du solaire, des énergies fossiles en mer du Nord mais aussi du nucléaire. Selon le ministre de l'Energie, Kwasi Kwarteng, le Royaume-Uni pourrait construire jusqu'à sept centrales nucléaires d'ici 2050.
