Un grand doigt d'honneur aux couleurs du drapeau allemand : le dessin orne la Une d'un quotidien grec cette semaine, accompagné du titre "L'Allemagne joue avec les nerfs de toute l'Union européenne". L'attitude de la coalition au pouvoir à Berlin face à la crise énergétique a déclenché ce coup de colère.

Si, à Bruxelles ou dans les chancelleries, le ton demeure plus feutré, la crainte d'un cavalier seul de la première puissance économique européenne hante bel et bien les esprits. Ses décisions nationales et ses hésitations crispent ses voisins, alors que les vingt-sept chefs d'Etats et de gouvernements sont réunis à Prague, ce vendredi 7 octobre, pour un sommet informel consacré à la guerre en Ukraine et à ses répercussions.

L'Allemagne prête à payer le prix fort pour son gaz

Depuis des mois, Berlin fait la sourde oreille aux appels de plus en plus nombreux réclamant une réforme du marché européen de l'électricité ainsi qu'un plafond pour le prix du gaz, afin de limiter les coûts pour les consommateurs et les entreprises. "Les Allemands avaient un problème d'approvisionnement, pas un problème de prix", décrypte une source européenne. Berlin, très dépendant du gaz russe, était prêt à payer le prix fort auprès des fournisseurs internationaux pour remplir ses stocks, quitte à faire grimper les tarifs et à pénaliser ses partenaires européens aux poches moins profondes.

Les appels à acheter du gaz en commun via la plateforme mise en place par la Commission européenne sont aussi restés lettre morte. "Les Allemands ont été les premiers à faire la tournée des pays du Golfe, ensuite tout le monde a suivi. Nous nous faisons concurrence et cela pousse les prix à la hausse", déplore un diplomate.

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Lorsque, le 29 septembre, Berlin a annoncé - sans prévenir Paris et Bruxelles - un plan national de 200 milliards d'euros pour faire face à la flambée des prix de l'énergie, les critiques ont donc rapidement fusé. Venant du Président du conseil italien Mario Draghi, mais aussi du ministre de l'Economie Bruno le Maire ou du Commissaire européen Thierry Breton, les mises en garde sur les risques de fragmentation du marché unique se sont enchaînées à un rythme inhabituel. "Il est primordial que nous préservions des conditions de concurrence équitable au sein de l'Union européenne", a même écrit Ursula von der Leyen dans une lettre aux Vingt-Sept, mercredi 5 octobre. L'ex-ministre d'Angela Merkel ne mentionne pas explicitement Berlin, mais tout le monde a compris. Tous les pays n'ont pas les mêmes marges de manoeuvre que l'Allemagne pour aider leurs PME...

Berlin ne sera pas épargné par la crise

"C'est bon d'avoir de la solidarité européenne", a aussi rappelé Emmanuel Macron en arrivant jeudi au château de Prague. Pendant la crise du Covid, Angela Merkel avait accepté de partager les vaccins, la chancelière avait aussi dit oui à un endettement commun inédit. Certains se demandent à haute voix ce qu'elle aurait fait ces jours-ci... Bien sûr, la nouvelle coalition allemande est confrontée à de nombreux défis depuis le début de la guerre en Ukraine, elle doit remettre en cause plusieurs fondamentaux. Les élections régionales en Basse-Saxe ce dimanche pèsent aussi sur les choix du chancelier Scholz.

Mais les optimistes veulent croire à une inflexion. "L'Allemagne commence à se rendre compte que la crise est très grave chez elle aussi, cela peut ouvrir le jeu", veut croire un diplomate européen. Avec ses annonces maladroites, Olaf Scholz a "créé une opportunité" de discussion, estime une source française. D'ailleurs, la Commission européenne évoque désormais la perspective d'un plafonnement pour le prix du gaz, à l'image de ce qui a été mis en place en Espagne et au Portugal. La réforme du marché européen de l'électricité réclamée par une majorité de pays, dont la France, devrait être esquissée d'ici la fin de l'année. Enfin, Ursula Von der Leyen mentionne dans son courrier de début de semaine la possibilité de nouveaux financements européens. Côté français, on mise sur des garanties communautaires qui permettraient aux Etats d'emprunter à des taux plus bas. "Tant qu'il ne s'agit pas de nouvelles subventions, le chancelier n'est pas fermé" dit-on à Paris. "Les Allemands lâchent du lest, mais seulement quand ils ont servi leurs intérêts", peste malgré tout une source européenne, inquiète devant la lenteur des progrès.

L'enjeu est de taille : si les prix de l'énergie restent élevés, ménages et entreprises vont souffrir mais l'Europe va aussi perdre des points mondialement sur le plan de la compétitivité, car l'Asie et les Etats-Unis paient nettement moins pour leur gaz. L'argument d'un risque d'affaiblissement, voire de déclassement, pourrait justement porter dans une puissance industrielle exportatrice comme l'Allemagne. D'ailleurs, le ministre de l'Economie Robert Habeck vient de dénoncer pour la première fois publiquement les prix "astronomiques" du gaz américain.