Et si la Russie coupait le gaz fin juillet ? La perspective glace les capitales européennes. La question n'est pas rhétorique : depuis quelques jours, tous les regards sont tournés vers le gazoduc Nord Stream 1 et ses opérations de maintenance. En théorie, le pipeline, qui fournit un tiers du gaz russe exporté en Europe, doit refonctionner après le 21 juillet. Mais personne ne hasarde de pronostic : après tout, Moscou a déjà interrompu ou diminué ses livraisons à une douzaine de pays. Alors que la plupart des Européens pensent à leurs vacances, les 27 ont donc décidé de fortement accélérer leurs préparatifs pour réduire leur dépendance.

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En mars dernier, après le déclenchement de l'offensive militaire en Ukraine, ils s'étaient donnés jusqu'en 2027 pour se passer du gaz russe. Ce calendrier est en train d'exploser à la faveur de la prise de conscience que tout peut s'arrêter du jour au lendemain. "La Russie utilise le gaz comme une arme stratégique. Même si Nord Stream 1 est remis en service, il ne faut pas s'endormir ou se faire d'illusions, car Poutine peut décider de tout couper au coeur de l'hiver", décrypte Simone Tagliapietra, professeur à l'université catholique de Milan et chercheur au centre Bruegel à Bruxelles.

Pas de levier pour Poutine

Mercredi 20 juillet, la Commission européenne a présenté un plan d'urgence pour faire face à une interruption brutale. En juin, le gaz sibérien représentait encore 20% des importations européennes. Les 27 sont censés remplir leurs stocks à 80% au moins de leurs capacités d'ici à novembre, mais la Commission estime qu'ils n'y arriveront pas si le robinet est coupé rapidement. Il manquerait au moins 20 milliards de mètres cubes, soit environ 5% de la consommation de l'an dernier. Bruxelles prône donc une mobilisation générale. "Il faut se préparer immédiatement !" peut-on lire dans une version de travail du document. L'Agence internationale de l'énergie a aussi tiré l'alarme. "Il vaut mieux prendre des mesures maintenant pour préparer l'hiver prochain que de laisser des centaines de millions de personnes à la merci de la météo et donner un levier supplémentaire au Président Poutine", plaide son directeur exécutif Fatih Birol.

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Dans un premier temps, Bruxelles veut encourager les pays européens à réduire volontairement leur consommation de gaz de 15% d'ici à la fin mars, en limitant par exemple le chauffage et la climatisation dans les bâtiments publics. Si tout le monde baisse son chauffage d'un degré, cela permet l'économie de 10 milliards de mètres cubes à l'échelle de l'Europe. Les ménages font partie des usagers protégés à qui l'énergie ne peut être coupée, mais des plans de contingence devront être établis pour les entreprises énergivores. La Commission préconise aussi de changer de sources d'énergie, en allant vers le pétrole ou le charbon quand c'est possible. Ces mesures sont de la compétence des Etats, qui ont commencé à se mettre en ordre de bataille. En France, lors de son allocution du 14 juillet, Emmanuel Macron a annoncé un plan de sobriété national qui doit encore être détaillé.

Un mot d'ordre : l'entraide

Une action rapide et efficace permettrait de limiter les répercussions sur l'économie, plaide la Commission. Si le détail des mesures est national, le niveau européen reste crucial pour coordonner les efforts et s'assurer que tout le monde pousse dans le même sens, le plus vite possible. Selon le Fonds monétaire international, si les Européens agissent en ordre dispersé, la coupure du gaz pourrait leur couter entre 2 et 3% de PIB. S'ils se coordonnent et s'entraident, les dégâts seraient plus limités, au maximum 1,5% de PIB. Comme tous les pays européens ne sont pas connectés les uns aux autres et que les standards peuvent différer, certaines zones risquent de se retrouver davantage en difficulté. La France, l'Espagne et le Portugal sont parmi les moins vulnérables, contrairement à l'Allemagne, les pays baltes ou la Finlande.

S'ils se coordonnent et s'entraident, les dégâts seront plus limités pour les Européens

Dans un second temps, si les efforts volontaires ne suffisent pas et que la situation devient critique à l'approche de l'hiver, la Commission prévoit un instrument plus contraignant qui fixerait des objectifs à chaque pays et organiserait la solidarité. A Bruxelles, beaucoup craignent de revivre les premiers mois de l'épidémie de Covid, quand les Etats européens ont joué "perso" avant de réaliser qu'ils devaient s'organiser pour acheter ensemble des vaccins.

Piège russe

Ces dernières semaines, chaque capitale a d'ailleurs tenté de sécuriser des approvisionnements de son côté. Rien que cette semaine, la France a parlé avec les Emirats arabes unis, l'Italien Draghi est allé négocier un contrat de 30 milliards de mètres cubes avec l'Algérie, les Allemands eux avaient pris les devants via une tournée dans le Golfe. "Le risque, cet hiver, c'est le protectionnisme énergétique avec des pays qui ne coopéreront pas, met en garde l'économiste Simone Tagliapietra. Cela peut avoir des conséquences stratégiques, par exemple sur l'unité de la politique étrangère européenne. Il ne faut pas tomber dans le piège que les Russes nous tendent."

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Le 1er juin dernier, la Commission européenne a créé une plateforme qui centralise les besoins et pourra réaliser des achats groupés, comme au moment des vaccins. Lundi 18 juillet, la présidente de la Commission Ursula Von der Leyen était par exemple en Azerbaïdjan pour signer un memorandum, qui doit permettre de faire passer de 8 à 12 milliards de mètres cubes les volumes envoyés vers l'Europe. Des contrats ont été conclus avec les USA, l'Egypte ou Israël. Les achats de gaz naturel liquéfié ont ainsi augmenté de 21 milliards de mètres cubes au premier semestre, compensant presque la diminution des importations russes. Mais cette piste atteint désormais ses limites. "Le marché du GNL, ce n'est pas un supermarché où nous pouvons passer faire nos courses avant de rentrer dîner à la maison. C'est un marché très tendu avec des capacités limitées et des contraintes au niveau des terminaux", souligne une source européenne.

C'est donc vraiment sur la demande et notre consommation que l'hiver prochain va se jouer. "Tout le monde peut contribuer", écrit la Commission européenne. Ses propositions seront examinées par les ministres de l'énergie le 26 juillet. "Voulons-nous la paix ou voulons-nous rester tranquillement avec la climatisation allumée tout l'été ?", s'était interrogé le premier ministre italien Mario Draghi le 8 avril dernier, en évoquant la fin de la dépendance européenne. Cette question va s'imposer à tous les Européens.