Les 27 personnes mortes dans la Manche le 24 novembre en tentant de rallier le Royaume-Uni heurtent la conscience européenne et appellent à régler rapidement la question du contrôle des flux migratoires transmanche. C'est dans l'intérêt de Londres et Paris, malgré les rodomontades des uns et des autres. L'Europe doit agir maintenant, avant que la Manche ne se transforme en cimetière. Analyse de ce sujet douloureux autour de trois questions.
Bruxelles a-t-elle pris la mesure de la crise des migrants en Manche ?
Oui, ne serait-ce que parce que cette nouvelle crise aggrave encore un peu plus les divisions européennes s'agissant des migrations. Elle s'ajoute à la pression croissante des migrations venues d'Asie et du Moyen-Orient et aux tensions en Pologne et en Hongrie. Elle fragilise l'unité européenne et par contrecoup la prééminence du droit européen face aux tentations de "renationaliser" les politiques en matière de migrations.
L'Union européenne est fondée sur le respect de valeurs communes, incompatibles avec les naufrages de migrants, que ce soit en Manche ou en Méditerranée. Selon Amnesty International France, en comptant les 27 morts du 24 novembre dernier, 340 personnes ont disparu en Manche depuis 1999. Bruxelles se devait donc de réagir et a commencé à le faire, notamment en mandatant Frontex.
Le vice-président grec de la Commission européenne en charge des affaires intérieures, Margaritis Schinas, s'est montré très clair le 27 novembre dernier - depuis l'île de Chos, l'une des portes d'entrée de migrants clandestins depuis la Turquie, tout un symbole - en soulignant que puisque le Royaume-Uni avait quitté l'Union européenne, "il devait à présent décider comment organiser la gestion du contrôle de ses frontières".
L'une des difficultés de la crise actuelle tient au fait que le "règlement de Dublin" de 2013 prévoit le renvoi des clandestins vers leur premier pays d'accueil en Europe. En théorie, la France ne peut donc ni les envoyer au Royaume-Uni, ni instruire leurs éventuelles demandes d'asile. Cette question sera sans doute évoquée, entre autres, au "Conseil Justice et Affaires intérieures" de l'UE du 9 décembre prochain.
La France et le Royaume-Uni se renvoient la balle : ces deux pays font-ils autant preuve de démagogie ?
Dans un contexte de croissance marquée du nombre de migrants internationaux - 281 millions en 2020 selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) -, la France, en pleine campagne électorale, et le Royaume-Uni, en difficultés économiques post-Brexit, font assaut d'approximations et de mauvaise foi s'agissant des migrants qu'ils accueillent (13,12% de la population française est d'origine étrangère, 13,1% de la population britannique, selon l'OIM).
Lorsque Boris Johnson demande au président Macron - dans sa lettre adressée le 25 novembre via Twitter - de "reprendre" les migrants arrivés illégalement au Royaume-Uni depuis la France et propose à cette fin la signature d'un accord bilatéral réciproque de réadmission, il fait preuve d'une totale démagogie. Il sait que les flux sont presque à sens unique et qu'il n'aura pour sa part que peu de migrants à "reprendre".
Par ailleurs, la campagne pro Brexit du premier ministre britannique s'est faite sur la reprise de contrôle par Londres de ses lois et de ses frontières. Son rejet de la responsabilité sur la seule France est en contradiction flagrante avec cette promesse. Tout comme son intention proclamée de réformer le régime juridique favorable aux migrants admis légalement au Royaume-Uni, qui crée bien sûr un appel d'air. Mais Londres a besoin de main-d'oeuvre peu qualifiée et a soutenu l'ouverture des marchés européens à celle venue d'Europe centrale et orientale...
Comme dans le cas des licences de pêches octroyées au compte-goutte aux pêcheurs français, il s'agit pour Johnson de faire diversion par rapport aux résultats plus que décevants du Brexit. Les Britanniques n'en ressentent pas les effets bénéfiques annoncés, surtout dans le contexte d'une crise du Covid-19 qui les a durement frappés. Ne pouvant plus s'en prendre à "Bruxelles", Johnson diabolise maintenant Paris, pariant sur un soutien populaire à un "French bashing" ressorti du placard.
De son côté la France reproche au Royaume-Uni de ne pas coopérer loyalement dans la lutte contre les passeurs et de ne pas verser la totalité des fonds promis. Mais elle a accepté de signer en 2003 les Accords du Touquet qui, contre compensation financière, ont établi le contrôle aux frontières sur le sol français. Et elle ne les a pas remis en cause. Une éventuelle dénonciation par Paris ne prendrait de toute façon effet que deux ans après sa notification et, surtout, le Royaume-Uni s'estimerait alors libre de renvoyer en France tous les clandestins qu'il recueillerait en provenance de notre pays. Aucun gouvernement n'a voulu prendre le risque de cette escalade depuis 2003. D'autant que la coopération policière et judiciaire entre les deux pays reste essentielle dans la lutte contre le terrorisme et la grande criminalité.
La France prend un risque en écartant le gouvernement britannique des concertations européennes, faisant le pari d'"européaniser" la gestion de la crise, afin que Bruxelles se substitue à elle dans la négociation avec Londres. Au-delà d'un soutien de principe à la position française, certains de nos partenaires font eux-mêmes face à des crises migratoires à leurs frontières et n'entendent pas en transférer la responsabilité à Bruxelles ou à Frontex, préférant déployer des "murs", en contradiction avec les règlements européens. A la veille d'une présidence française de l'Union, ils pourraient donc être tentés de renvoyer la balle communautaire...à la France.
Pourquoi Frontex est-elle aussi peu sollicitée en Pologne et dans la Manche ?
L'Agence européenne de gardes-frontières et gardes-côte - le premier service en uniforme de l'UE - a pour mandat depuis 2016 d'aider les États membres à lutter contre l'immigration clandestine aux frontières extérieures de l'Union, afin de garantir la liberté de circulation en son sein. Ses zones d'interventions privilégiées sont donc la Méditerranée et l'Atlantique, puisque la majorité des migrants qui entrent en Europe proviennent d'Asie et d'Afrique subsaharienne.
Les migrants transmanche cherchent à quitter l'Europe vers le Royaume-Uni, qui n'en fait plus partie, non à y entrer. Cela complique sérieusement l'affaire. C'est la raison pour laquelle Frontex vient d'être chargée non du contrôle de la frontière mais de la lutte contre les passeurs, lors d'une réunion organisée par la France le 28 novembre dernier à Calais, en présence des ministres de l'intérieur allemand, belge et néerlandais, du commissaire européen chargé des affaires intérieures et des directeurs de Frontex et d'Europol (l'agence de l'UE chargée de la lutte contre la criminalité). La mise à disposition 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 d'un avion de surveillance devrait ainsi permettre à l'Union de "renforcer sa coopération opérationnelle" et d'"améliorer la coopération conjointe avec le Royaume-Uni".
Dans le cas de la Pologne face à la Biélorussie, il s'agit de migrants "poussés" vers l'Europe par Minsk et par les pays d'origine (Irak, Syrie, Afghanistan), avec la complicité des pays de transit (comme la Turquie). La réponse est politique et l'UE a réussi à convaincre les pays en question de renoncer à l'envoi de migrants.
Par ailleurs, la Pologne a refusé de travailler avec Frontex, ayant décidé de la construction d'un mur à ses frontières, qu'elle demande d'ailleurs à l'Union de financer, ce qui n'arrivera pas. Pas étonnant dans ces conditions que Frontex ait des difficultés à déployer son dispositif.
Comment tout cela peut-il évoluer ? Sans aucun doute dans le sens de la reprise d'une coopération transmanche. La France réalise son premier excédent commercial au monde avec le Royaume-Uni et ce pays est notre 3ème investisseur étranger. Il est aussi notre alter ego sur la scène internationale. Nous avons besoin de poursuivre avec Londres un dialogue confiant et des coopérations structurées.
La sortie de crise réside donc clairement dans une négociation eurobritannique débouchant sur un système légal d'encadrement et de contrôle des flux de migrants transmanche. Reste à savoir si elle parviendra à trouver sa place - et quand - au sein de l'ensemble des contentieux post-Brexit en discussion entre Bruxelles et Londres (pêche, migrants, frontière d'Irlande du Nord). En attendant, il est à craindre que la Manche ne fasse encore de nombreuses victimes.
