Avant le début de la guerre, l'Ukraine exportait chaque mois 12 % du blé mondial et 15 % du maïs. Mais le 24 février, Moscou a brusquement coupé le robinet. La superpuissance agricole qu'est l'Ukraine ne peut plus exporter ses denrées, immobilisées dans ses ports par un blocus de la flotte russe. "En ce moment nous avons 20 à 25 millions de tonnes bloquées. Cet automne on pourrait atteindre 70 à 75 millions de tonnes", a alerté lundi 6 juin le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Ce blocage fait peser un terrible risque de famine sur de nombreux pays d'Afrique et du Moyen-Orient. Dans ce contexte, les solutions alternatives pour acheminer les céréales ukrainiennes aux pays qui en ont désespérément besoin sont compliquées à mettre en place. Alors que la France s'est dite, vendredi 10 juin, prête à aider à lever le blocus du port ukrainien d'Odessa, L'Express fait le point sur les différents scénarios possibles.
Scénario 1 : Utiliser les voies terrestres
Cette solution a d'ores et déjà commencé à être utilisée pour permettre à Kiev d'exporter une partie de ses céréales vers l'étranger. Problème : elle trouve rapidement ses limites. Les volumes pouvant être acheminés vers l'étranger par la terre sont par nature bien moins importants que par la mer. Avant le début du conflit, 98% des exportations de céréales étaient ainsi réalisées par des bateaux transitant en mer Noire. "Un porte-conteneurs peut par exemple transporter jusqu'à 23 000 conteneurs, ce qui par la route représente environ 23 000 camions, note l'ancien amiral Pascal Ausseur, aujourd'hui directeur général de la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES). Même si elle peut permettre de petits gains, la voie terrestre ne pourra donc jamais remplacer les acheminements maritimes."
L'hypothèse d'un basculement des exportations des ports ukrainiens vers le port roumain de Constanta a été évoquée, toutefois celui-ci ne peut être en mesure d'absorber les immenses quantités de grains en jeu. A la fin du mois de mai, 240 000 tonnes de céréales ukrainiennes avaient déjà quitté Constanta selon le ministre roumain des Affaires étrangères Bogdan Aurescu. Une goutte d'eau en comparaison des 20 à 25 millions de tonnes toujours bloquées en Ukraine. Or les alternatives sont minces. La possibilité de traverser la Biélorussie pour rejoindre le port de Klaipeda en Lituanie a également été formulée, mais son dirigeant, Alexandre Loukachenko, allié de Poutine, demande en échange la levée des sanctions européennes contre son pays.

Un navire céréalier rempli de maïs ukrainien, le 3 mai 2022 au port de Constanta en Roumanie
© / afp.com/Daniel MIHAILESCU
Le transport des céréales par le train pose un autre problème : l'écartement des rails est différent entre Ukraine et la majeure partie du réseau ferroviaire de l'UE. Ce qui oblige à transvaser les céréales d'un train à un autre une fois la frontière passée, limitant d'autant plus la fluidité des opérations. "Au-delà de la question des volumes, le coût du transport terrestre est plus important que celui par la mer, résume Marie Dumoulin, ancienne diplomate et directrice du programme Europe élargie à l'European Council for Foreign Relations (ECFR). Mais à ce stade, c'est la seule option disponible."
Scénario 2 : Escorter les navires marchands et déminer les ports ukrainiens
Fin mai, la Lituanie a proposé, avec le soutien du Royaume-Uni, la mise en place d'une opération navale conduite par une coalition de pays volontaires, visant à escorter les navires marchands transitant en mer Noire jusqu'au port d'Odessa, le plus grand d'Ukraine. "Dans cette entreprise, des navires ou des avions militaires, ou les deux, seraient utilisés pour que les céréales puissent quitter Odessa en toute sécurité et atteindre le Bosphore sans interférence russe", a déclaré le 23 mai le ministre lituanien des affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis. Mais le plan n'est pas sans risques. "Si la Russie ne donne pas son accord et qu'on l'oblige à accepter un convoi non négocié, on peut craindre une escalade, pointe l'amiral Ausseur. Elle pourrait considérer ces navires comme hostiles, ce qui ouvrirait la porte à une possible confrontation."
L'opération nécessiterait aussi l'accord de la Turquie, qui contrôle les détroits du Bosphore et des Dardanelles, permettant d'accéder à la mer Noire depuis la Méditerranée. "La Turquie a interdit l'accès à la mer Noire aux navires de guerre russes qui n'y sont pas basés, en vertu des accords de Montreux de 1936, rappelle François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Il est tout à fait possible que la même logique nous soit appliquée si des navires de guerre occidentaux sonnent à sa porte pour entrer en mer Noire."
De leur côté, la Russie et la Turquie ont discuté mercredi 8 juin de l'instauration de corridors sécurisés en Mer Noire, afin de faciliter le transit des récoltes bloquées dans les ports ukrainiens. A l'issue d'une rencontre avec son homologue turc Mevlüt Cavusoglu, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s'est dit "prêt à garantir la sécurité des navires qui quittent les ports ukrainiens", en coopération avec Ankara.
Ce plan, comme la proposition lituanienne, nécessiterait cependant de détruire les mines installées en mer par l'Ukraine autour d'Odessa pour protéger sa côte. Selon un officier supérieur de la marine française, leur nombre est actuellement estimé à "moins d'une centaine". Mais cette éventuelle opération de déminage a pour l'heure été rejetée par Kiev, estimant ne pas avoir "les garanties" suffisantes que Moscou n'en profitera pas pour lancer une offensive sur sa ville portuaire. "La flotte russe de la mer Noire fera semblant de se retirer vers la Crimée annexée. Mais dès qu'on déminera les accès au port d'Odessa, la flotte russe sera là", a fait valoir mercredi le porte-parole de l'administration de la région d'Odessa, Serguiï Bratchouk, jugeant que les convois de blé ukrainien ne pourraient être escortés que "par les pays de l'Otan". Ce que ne prévoit pas, par ailleurs, la proposition de la Lituanie.
Scénario 3 : Détruire la flotte russe en mer Noire
Ce scénario, le plus offensif, a été évoqué par les autorités ukrainiennes. "Si nous recevons encore plus de soutien militaire, nous serons en mesure de les repousser... de vaincre la flotte de la mer Noire et de débloquer le passage pour les navires", a déclaré le ministre ukrainien des Affaires étrangères Dmytro Kouleba, dans une interview au Financial Times le 20 mai.
Plusieurs pays ont annoncé la livraison d'armes navales. Le 23 mai, le Danemark s'est engagé à fournir à l'Ukraine des systèmes de missiles antinavires Harpoon, tandis que Londres à promis à Kiev des missiles Brimstone et que la Suède étudie la possibilité d'envoyer des missiles antinavires de courte portée RBS-17. En dépit de l'incontestable supériorité navale de Moscou, les forces ukrainiennes sont parvenues à couler plusieurs vaisseaux de guerre russes depuis le début de la guerre, dont l'emblématique croiseur Moskva, le navire amiral de la flotte russe en mer Noire, le 13 avril.

Le croiseur russe Moskva (ici en août 2013 à Sébastopol) coulé en mer Noire par l'Ukraine le 13 avril
© / afp.com/Vasiliy BATANOV
Outre la difficulté, néanmoins, de l'entreprise, vaincre la flotte russe en mer Noire ne serait vraisemblablement pas suffisant pour permettre la reprise du trafic maritime préviennent les experts. "Cela ne garantirait pas la sortie du blé, tranche François Heisbourg. La Russie conserverait la capacité, grâce à son aviation et ses missiles, d'empêcher toute circulation des bateaux, ou même de viser directement les silos à grains ukrainiens." Lundi, le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a d'ailleurs dénoncé la destruction du "deuxième plus grand terminal céréalier d'Ukraine" à Mykolaïv. "Si les Russes commencent à couler les bateaux qui se rendent à Odessa, les armateurs refuseront de s'y rendre et on arrivera à un blocus de facto", confirme l'amiral Ausseur.
Scénario 4 : La solution diplomatique
En l'absence de convergence entre la Russie et l'Ukraine sur l'instauration de corridors sécurisés en Mer Noire, cette solution apparaît pour l'heure plus que jamais dans l'impasse. "Il faudrait que l'Ukraine ait l'assurance que la Russie ne cherchera pas à exploiter le déminage du port d'Odessa pour lancer une opération amphibie", précise l'amiral Ausseur. C'est une ville portuaire clé que Kiev ne peut pas se permettre de perdre après la chute de Marioupol, d'où sa volonté de ne pas affaiblir sa protection."
Le chef de la diplomatie ukrainienne a d'ailleurs mis en garde les pays occidentaux le 6 juin contre la promesse du président russe de ne pas utiliser l'ouverture de routes commerciales pour lancer une attaque contre Odessa. "C'est le même Poutine qui a dit au chancelier allemand Scholz et au président français Macron qu'il n'attaquerait pas l'Ukraine quelques jours avant de lancer une invasion à grande échelle de notre pays", a-t-il indiqué sur Twitter. Trois jours plus tôt, le ministre avait déclaré chercher des "solutions avec l'ONU et nos partenaires" pour permettre la reprise des exportations depuis la ville portuaire.
De son côté, Poutine s'était dit prêt, le 26 mai, "à apporter une contribution significative pour surmonter la crise alimentaire", sous réserve d'une levée des sanctions occidentales contre Moscou. "On peut s'attendre à ce qu'il fasse grimper les enchères, puisqu'il est gagnant dans tous les cas, glisse Marie Dumoulin. Soit la situation ne se débloque pas, et ça ne nuit pas à la Russie parce qu'elle continue à vendre son blé ainsi que celui volé à l'Ukraine. Soit elle fait partie d'une solution diplomatique et peut en profiter en matière d'image, en plus d'obtenir une levée partielle des sanctions à son égard." Le risque de famine ne risque pas de diminuer de sitôt.
