L'Europe ne se sera finalement pas déchirée sur un sujet hautement inflammable. Elle a adopté de nouvelles sanctions contre Minsk et a mis en oeuvre une diplomatie efficace contre l'instrumentalisation des migrants envoyés à la frontière polonaise par le dictateur biélorusse Alexandre. Mais les 27 ont besoin de renforcer leurs capacités de réaction et de contrôle aux frontières extérieures de l'Union, pour mieux résister à cette nouvelle forme de "guerre hybride", qui favorise la montée des nationalismes et des populismes en Europe, avec le soutien de Moscou.

1/ Que cherche Loukachenko en poussant des migrants vers la Pologne ?

La Lituanie a reçu l'année dernière 50 fois plus d'immigrants irréguliers qu'en 2019. Aujourd'hui des milliers de migrants s'entassent à la frontière polonaise, acheminés sur ordre de Loukachenko depuis l'Irak, l'Afghanistan et la Syrie, avec la complicité de ces pays et de la Turquie, pays de transit. Les ONG humanitaires n'ont pas accès à leurs camps de fortune. Cette stratégie d'instrumentalisation à des fins politiques de migrants abandonnés dans un froid polaire est inhumaine.

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L'objectif de la Biélorussie est simple : obtenir que soient levées les sanctions que l'Union européenne (UE) lui impose depuis 2004 pour ses violations graves et répétées des droits humains. Renforcées en 2020 à la suite du refus par le dictateur biélorusse de quitter le pouvoir après sa défaite aux élections présidentielles, elles ont été alourdies en juin 2021 : Loukachenko avait forcé à atterrir à Minsk - avec la complicité du KGB russe - un vol commercial transportant l'un de ses principaux opposants.

L'état du pays est désastreux et la révolte populaire continue de gronder, malgré la répression féroce. Dans ce contexte, Loukachenko espère également des Européens une compensation financière comme celle obtenue par la Turquie (plusieurs milliards d'euros) pour garder sur son sol "ses" migrants. La menace d'interrompre le transit du gaz russe vers l'Europe a le même objectif. Il sait enfin que la situation de la Pologne au sein de l'UE est fragilisée du fait de la crise ouverte par le gouvernement nationaliste ultra-conservateur du PiS. Et espère une division de l'Europe qui pousserait l'Union au compromis avec lui. Comme tous les dictateurs, il ne croit qu'à la menace et au recours à la force. D'où le bras de fer actuel.

2/ Quel rôle joue la Russie dans cette affaire ?

Nul doute que Loukachenko est soutenu par Moscou. En Russie, le mécontentement populaire grandit en raison d'une situation économique très dégradée et de la crise du COVID-19, qui a causé des centaines de milliers de morts. Dans ce contexte, Poutine a choisi en interne de durcir son régime autoritaire et en externe de faire étalage de sa puissance militaire. Il espère ainsi décourager les tentatives de l'UE de parvenir à une "autonomie stratégique" et à tout le moins de faire taire les voix les plus favorables à l'OTAN dans l'Union : la Pologne et les États baltes. La crise avec la Biélorussie l'arrange donc, elle peut aggraver les divisions européennes voire, dans ses rêves, conduire à un "Polexit", qui le comblerait.

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Mais la Russie est dépendante de l'UE, à qui elle fournit 30% de son approvisionnement en gaz (d'où la mise en service prochaine du gazoduc Nord Stream 2 vers la Pologne et l'Allemagne). Elle reste pourtant soumise à des sanctions économiques et humaines très lourdes depuis l'annexion de la Crimée en 2014. Même si la hausse du prix international du gaz l'arrange bien (il nie en être responsable), Poutine a besoin de plus l'argent, pour assurer la survie de son régime et de son clan. Il ne peut donc aller aussi loin qu'il le voudrait.

Moscou cherche en même temps - comme toujours depuis la guerre froide - à se faire reconnaître par Washington comme le seul interlocuteur en matière de sécurité en Europe et à obtenir que les Américains mettent en veilleuse leur obsession pour la Chine, désormais leur interlocuteur privilégié.

Mais la tension entre Moscou et Washington reste forte, malgré l'élection de Biden. Des manoeuvres russes à la frontière ukrainienne (100.000 hommes) répondent aux exercices américains en mer Noire, un tir antisatellite russe vient rappeler les ambitions spatiales de Poutine après les exploits des compagnies américaines. Peu de perspective donc d'un "reset", selon le terme d'Obama.

Comme d'habitude, faute de soft power, Poutine recourt à la menace. Le nouveau Tsar - il a modifié la constitution pour pouvoir rester au pouvoir jusqu'en 2036 - compte sur le rappel de son aptitude à recourir à la force pour faire capituler Européens et Américains : des forces russes occupent trois régions en Géorgie et en Moldavie, elle sont intervenues en Syrie (y compris au moyen d'armes chimiques) et en Ukraine elles ont permis l'annexion de la Crimée et la déstabilisation du Donbass.

Le ministre français des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, n'exclut plus une nouvelle intervention militaire de Moscou en Ukraine. Peut-être s'agit-il plutôt d'une nouvelle provocation, mais elle est à rapprocher de la présence de plus en plus importante de "conseillers" et de mercenaires russes du groupe Wagner au Sud du Sahara (Mali, Centrafrique, Guinée), censés mettre fin à l'influence occidentale, française en particulier, dans cette région d'Afrique.

3/ La politique européenne en matière de migrations doit-elle être réformée ?

L'UE agit ici comme ailleurs dans la stricte limite de son mandat : adoption d'une règlementation commune concernant les demandeurs d'asile (750.000 en 2019, signature d'accords de réadmission pour les immigrants illégaux - que certains pays (tels le Maroc et l'Algérie) refusent d'appliquer -, programmes de réinstallation pour les migrants les plus vulnérables.

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Mais l'agence Frontex, chargée de contrôler la frontière extérieure de l'espace Schengen, ne dispose pas de moyens financiers et humains suffisants. Et certains États refusent de collaborer avec elle, préférant ériger des "murs". C'est notamment le cas de la Hongrie et c'est l'intention de la Pologne. Incompatibles avec le droit communautaire, la Commission refuse à juste titre de les financer.

La cohésion des États membres est mise à mal, certains d'entre eux contestant la prééminence du droit européen et les valeurs et libertés fondamentales. Comment rester solidaires de la Pologne tout en maintenant la pression pour qu'elle rentre dans le droit chemin européen ? Ce sera certainement l'un des casse-têtes de la présidence française de l'Union au premier semestre 2022.

La position européenne est adaptée à la situation biélorusse. Le 15 novembre, les ministres des affaires étrangères ont décidé d'un 5ème train de sanctions contre Minsk, adoptées par le Conseil quatre jours plus tard. L'"instrumentalisation des migrants", dorénavant considérée comme une "menace contre l'UE", figurera à ce titre dans la "boussole stratégique" qu'elle adoptera prochainement, à l'initiative du chef de la diplomatie européenne Josep Borrell, qui estime que "l'Europe est en danger" et qu'elle doit se doter d'un "hard power".

La réaction européenne a porté ses fruits : les compagnies aériennes syrienne, émiratie et turque ont déjà annulé leurs vols vers Minsk et l'Irak a annoncé vouloir rapatrier ses ressortissants coincés à la frontière. Le dictateur biélorusse lui-même a déclaré vouloir contribuer à ces rapatriements.

Enfin, l'UE continue de donner sa chance à la diplomatie : entretiens en format "Weimar" (France, Allemagne, Pologne), rencontre entre les présidents et les ministres français et polonais, appel d'Emmanuel Macron à Vladimir Poutine et d'Angela Merkel à Loukachenko, etc. L'Union européenne agit donc avec fermeté et obstination, sans céder ni aux pressions ni au chantage russe et biélorusse (sur le gaz par exemple) et dans le respect de ses compétences et du droit. Il faudra renforcer au plus vite les moyens financiers et humains dont elle est dotée pour contrôler les frontières extérieures de l'UE, afin de répondre aux voix populistes qui s'élèvent un peu partout pour exiger l'érection de murs, comme si là résidait la solution.

La crise migratoire actuelle, provoquée par Minsk, traduit une nouvelle forme de la "guerre hybride" menée contre les démocraties à travers le monde. Utilisée par des terroristes jusqu'à présent, elle traduit aujourd'hui la nouvelle et grave étape franchie par les régimes autoritaires dans leur combat contre le corpus de valeurs et les règles de l'ordre international. Les démocraties - l'Europe en particulier - doivent réagir. Vite et fermement, notre avenir de citoyens libres en dépend.