Boris Johnson n'est pas resté longtemps au pouvoir et il ne l'a pas encore quitté, mais il est déjà assuré de rester dans l'Histoire. Avant tout, il sera pour toujours l'homme du Brexit, celui grâce auquel, ou à cause duquel, le Royaume-Uni a divorcé de son principal partenaire et voisin, l'Union européenne. Il a ainsi réinstauré des barrières douanières avec le plus grand marché du monde dont son pays avait lui-même contribué à fixer les règles, et avec lequel il réalisait 47% de ses échanges commerciaux. C'est la première fois qu'un Etat signe un traité destiné à limiter le libre-échange au lieu de le faciliter. Avoir réussi à conduire un pays aussi mercantiliste que le Royaume-Uni à un tel acte d'automutilation économique est un exploit que seul pouvait accomplir un génie de la conquête du pouvoir. Celui qui m'avait dit en 2013, dans son bureau de la mairie de Londres, à quel point il était absurde de quitter l'Union européenne et qu'on ne trouverait pas dans la capitale "un nid de cinglés" pour commettre une telle bêtise, a changé d'avis peu après, pour se démarquer de son rival Premier ministre David Cameron, et saisir une opportunité politique. Lors de la campagne en vue du référendum de 2016, c'est Johnson qui a fait basculer vers la victoire un camp du "Leave" à qui il manquait une grande voix du parti conservateur.

Marion Van Renterghem, lauréate du prix Albert-Londres, auteure d'une biographie d'Angela Merkel et d'un essai autobiographique sur l'Europe intitulé "Mon Europe, je t'aime moi non plus" (Stock, 2019). Photo @Philippe Matsas
© / Philippe Matsas
Le Brexit n'existerait pas sans lui, il n'existerait pas sans le Brexit. Il lui doit d'avoir conquis le 10 Downing Street. De son bagout, de ses clowneries, de son esprit cultivé, de son optimisme à toute épreuve, de son je-m'en-foutisme savamment travaillé, il a fait un outil de séduction. De son goût infantile pour le mensonge, il a fait un système et une stratégie politique. Le Brexit est l'enfant et la métaphore de cette stratégie.
Boris Johnson a vendu une chimère à des citoyens ayant l'envie et les raisons d'y croire : nostalgiques de leur empire défunt, lésés par la mondialisation, apeurés par la crise migratoire, flattés d'appartenir à un "exceptionnalisme britannique", soulagés de trouver un bouc émissaire à tous leurs problèmes - l'Union européenne, ses règlements, ses libertés de circulation -, abreuvés par des décennies de tabloïds europhobes, séduits par l'idée d'une "souveraineté retrouvée" que résumait brillamment la formule "Take back control". Johnson a marchandé le Brexit comme un bonimenteur le fait d'un produit miracle : à la fois hors du marché unique et dans le marché unique, producteur de richesses et libéré des règles, dynamique et débarrassé des migrants, de taille moyenne et de grandeur mondiale ("Global Britain"), prônant l'unité britannique et défendant les intérêts du nationalisme anglais. Un condensé de baratin populiste, fait de contradictions insolubles et résultant d'une illusion mégalomane, dans un monde où n'existent que les grandes puissances. Résultat : parmi les pays du G7, le Royaume-Uni connaît la plus forte inflation, la prévision de la croissance la plus faible du G7, une perte d'influence dans le monde, une paperasserie administrative pénalisante, des traités commerciaux avec des pays tiers ne faisant que répliquer ceux qui existaient dans l'UE - mais sans le seul qui compte, celui avec les Etats-Unis.
Il a inventé le populisme élitiste
Pur produit de cette classe conservatrice britannique passée par l'école discriminatoire d'Eton, convaincue d'être supérieure et "née pour gouverner", Johnson a réussi l'illusion suprême de faire croire qu'il incarnait "la volonté du peuple". Cousin de Trump et de Berlusconi, il a inventé le populisme élitiste. Ledit peuple commence à s'apercevoir que ses dirigeants se dispensaient des règles qu'ils lui imposaient. Que des joyeuses sauteries se tenaient à Downing Street quand lui n'avait pas même le droit d'enterrer un parent. Que les Brexiters les plus fervents investissaient leur fortune en zone euro ou s'octroyaient un passeport européen pour échapper à leur nouvelle prison. Que les tentatives du Premier ministre de proroger le Parlement, de refaire à sa convenance les lois et les traités internationaux, de promettre le beurre et l'argent du beurre ont affaibli dramatiquement leur pouvoir d'achat. Que la potion magique du Brexit, censée rendre jaloux les autres pays d'Europe, joue au contraire le rôle d'épouvantail, au point que même Marine Le Pen n'ose plus mentionner la sortie de l'UE. Venu au pouvoir sur un mensonge, Boris Johnson a installé le mensonge, l'amoralité et la vulgarité au coeur de la plus vieille démocratie parlementaire du monde. Maintenant, soit elle se réveille, soit il a normalisé le pire.
