En matière de voisinage, les relations franco-belges ressemblent d'ordinaire à un long fleuve tranquille. Mais depuis plusieurs semaines, rien ne va plus entre les deux pays. En cause, une pollution de boues organiques déversées par une coopérative française dans l'Escaut, paisible cours d'eau qui prend sa source en France, serpente en Belgique et aux Pays-Bas, pour se jeter 355 kilomètres plus loin dans la mer du Nord. L'accident a eu lieu le 9 avril, lorsque 100 000 m3 de mélasse noirâtre s'échappent d'un bassin de décantation d'une usine de Tereos, troisième groupe sucrier mondial, déjà impliqué dans des faits similaires en 2018, dans l'Aisne.
Dix jours plus tard, les autorités belges constatent les dégâts : "leur" Escaut est jonché de cadavres de poissons sur plusieurs dizaines de kilomètres. En se dégradant, ces matières "brûlent" en effet l'oxygène de l'eau, asphyxiant rapidement la faune aquatique. L'affaire prend vite une tournure politique. Depuis 1994, une Commission internationale stipule en effet que toute pollution doit être signalée aux voisins situés en aval, via une procédure d'urgence. Les Français ne l'ont pas activée. Incompréhension et fureur des Belges, qui aujourd'hui s'interrogent : quid de l'amitié franco-belge ? Peut-on seulement compter sur les Français ?
La bataille de l'Escaut ne fait que commencer
À Tournai, le maire prend sa plume. "Comment expliquer une pareille négligence d'un voisin, d'un allié et d'un partenaire européen ?" écrit-il au président Macron. En Wallonie, région la plus touchée, la ministre de l'environnement Céline Tellier monte au créneau.
La préfecture du Nord et l'entreprise Tereos sont accusées de noyer le poisson. "Nous sommes en colère, l'impact sur la biodiversité est considérable, dit-elle. Les experts estiment qu'il faudra trois ans pour la restaurer ! Cette catastrophe écologique majeure aurait pu être évitée. La preuve : la région flamande, que nous avons alertée, a pu contenir la pollution en oxygénant artificiellement sa portion de fleuve."
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Chercheur à l'Institut de sciences politiques de l'Université de Louvain, David Aubin ne voit qu'une solution pour apaiser ce différend : "Il faut trouver un échelon politique commun et impliquer la Commission européenne." En attendant, la guerre se mènera sur le terrain judiciaire. La Belgique a saisi le procureur du Roi, et une plainte a été déposée début mai pour faire appliquer le principe du pollueur-payeur. La bataille de l'Escaut ne fait que commencer.
