Maria Lvova-Belova n'arrive jamais les mains vides dans les hôpitaux ukrainiens des zones occupées. Aux bambins estropiés par les bombes, victimes de la guerre de Vladimir Poutine, la commissaire russe aux droits de l'enfant a toujours un cadeau à offrir. Un nounours et des bonbons pour ce garçonnet à la main amputée ; une girafe en peluche glissée dans le lit d'une petite fille inerte, la tête bandée, que la jeune femme blonde au visage d'ange couvre de baisers devant les caméras. Voilà les images, d'un cynisme sans nom, dont les téléspectateurs russes sont abreuvés depuis le début de l'invasion.
Encore plus problématique, cette émissaire du Kremlin se targue d'avoir "sauvé" des centaines d'enfants ukrainiens dans ces régions passées aux mains des Russes (à Donetsk, Marioupol ou Zaporijia) en les évacuant vers la Russie. Le tout avec la bénédiction de Vladimir Poutine : "Il est normal qu'elle ait emmené ces enfants hors des zones de guerre ou des zones dangereuses du Donbass, a déclaré le président russe le 16 septembre devant la presse. Qu'y a-t-il de mal à cela ? Nous devons la remercier et nous incliner."
Plusieurs de ces enfants, présentés par Moscou comme des orphelins, ont déjà été "adoptés" par des familles russes, moyennant une allocation de 320 à 2500 euros par mois, si l'on en croit les montants indiqués par la Caisse de pension de la Fédération de Russie. Le président russe a, du reste, facilité ces procédures d'adoption et d'acquisition de la nationalité russe en signant une série de décrets.
Kiev dénonce un "crime de génocide"
Les médias locaux raffolent de ces histoires, dont l'affable commissaire Lvova-Belova fait volontiers la publicité. "Nous avons récemment récupéré 31 enfants des caves de Marioupol", déclarait-elle à l'automne, insinuant que leurs parents les avaient abandonnés. La réalité est tout autre, selon des ONG qui ont mené l'enquête. "A Marioupol, nous avons documenté plusieurs cas de civils sortis manu militari par les soldats russes des abris et emmenés dans des camps où les enfants sont parfois séparés de leurs familles avant d'être envoyés en Russie, explique Laura Mills, chercheuse à Amnesty International. C'est dans ces conditions que Evgeny a perdu la trace de ses trois enfants en avril 2022. "Après avoir quitté les abris anti-bombes de Marioupol sous la pression des troupes russes, je me suis retrouvé prisonnier dans un 'camp de filtration' pendant quarante-cinq jours", a-t-il témoigné lors d'une conférence en ligne organisée par l'association Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre.
Au moins 21 sites d'interrogation et de détention de ce type existeraient en territoires occupés, selon l'université américaine Yale, qui a pu les identifier par imagerie satellite. "Quand j'ai été libéré, j'ai appris que mes enfants avaient été emmenés en 'vacances' au sanatorium de Polyany, dans la région de Moscou", poursuit Evgeny, qui a réussi, au terme d'un parcours semé d'embûches, à récupérer ses enfants. Une opération quasiment impossible. "D'après nos informations, le gouvernement russe n'autorise que les tuteurs légaux des enfants à venir les reprendre. Or les frontières entre les deux pays sont fermées. Sans compter que beaucoup de parents ont disparu", explique Laura Mills, qui rappelle que le transfert illégal de ces enfants est un "crime de guerre".
Pis, "un acte de génocide", accuse Daria Gerasymchuk, conseillère du président ukrainien en charge des droits de l'enfant. "Il y a une vraie volonté de russifier ces mineurs et d'effacer l'identité ukrainienne", abonde l'écrivain Jonathan Littell. A la manière des nazis, qui ont déporté en masse des enfants polonais blonds aux yeux bleus...
Voyage sans retour
Le ministère de la Défense russe affirmait cet été avoir "évacué" plus de 1,9 million d'Ukrainiens, dont 307 000 enfants. Combien de mineurs ont été illégalement transférés ? A ce jour, Kiev dénombre 12 467 cas confirmés d'enfants "déportés" (ils pourraient être bien plus nombreux), recensés sur le site Children of War. Tel Danilo, 6 ans, vu pour la dernière fois à Kryvyi Rih ; Volodymyr, 11 ans, et Yaroslavina, 9 ans, disparus à Marioupol... Le gouvernement affirme avoir pu rapatrier 119 jeunes, mais refuse de préciser leurs profils et les itinéraires qu'ils ont empruntés.
La recherche des autres disparus, qui s'appuie sur quelques bribes d'informations, prendra du temps. Parmi les témoins, Olena, une habitante de la région de Kherson qui cuisinait bénévolement pour l'orphelinat du village voisin, jusqu'à ce que les jeunes pensionnaires se volatilisent, un jour de printemps. "Ils ont eu un quart d'heure pour ramasser leurs affaires. Ensuite, ils ont été embarqués dans des véhicules blindés russes", a-t-elle indiqué à l'association ukrainienne PR Army. Cinq enfants ont été secourus par des villageois, exfiltrés in extremis par une porte dérobée. Les autres ont été envoyés à Anapa, une station balnéaire bordant la mer Noire, au sud de la Russie. Sur la même côte, à Gelendzhik, un site héberge, selon l'agence Associated Press, plusieurs dizaines d'enfants ukrainiens.
"Quand nous avons demandé aux autorités russes combien de temps ces enfants seraient gardés dans ces centres, elles nous ont répondu qu'ils resteraient là jusqu'à ce que 'tout soit terminé'. C'est de la pure folie", s'étouffe une activiste russe qui cherche à rapatrier ces jeunes de façon clandestine. "La communauté internationale doit absolument enquêter sur ces déportations, insiste Sylvie Rollet, présidente du collectif Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre. L'Unicef doit réagir." Contactée par L'Express, l'organisation onusienne pour l'enfance affirme "étudier les moyens" de réunir les enfants déplacés et leurs familles, sans préciser quelles démarches étaient engagées.
En attendant, la russification à marche forcée, via les adoptions, risque de se poursuivre. A la tête du plus grand pays du monde, Vladimir Poutine est prêt à tout pour enrayer la crise démographique - "une priorité nationale", disait-il en 2021 -, que sa guerre ne fait que précipiter.
