La mise en scène ne devait rien au hasard. En Estonie, le 30 novembre dernier, face aux caméras, la ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni, Liz Truss, a pris soin de parader sur la tourelle d'un char en manoeuvre, un grand drapeau britannique en évidence. Cette image en rappelle une autre, devenue iconique. Celle, en 1986, de Margaret Thatcher dans une tenue d'un blanc immaculé, sur un tank, l'Union Jack claquant au vent. Sans surprise, les journaux britanniques se sont délectés de ce clin d'oeil.

Comme son idole, Liz Truss se verrait bien, un jour, à la tête du gouvernement britannique. Pour l'heure, elle va devoir gérer les relations - plus que tendues - avec l'Union européenne. L'hôte actuel du 10 Downing Street, Boris Johnson, lui a confié dimanche 19 décembre ce dossier épineux, après la démission inattendue du négociateur du Brexit, David Frost, officiellement pour incompatibilité personnelle avec la politique intérieure menée par le Premier ministre.

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Déjà, il va lui falloir trouver un terrain d'entente avec Bruxelles sur le protocole adopté pour l'Irlande du Nord, en matière de règles douanières. Si elle y parvient, ce serait, pour elle, un petit triomphe, susceptible de la positionner comme une alternative crédible à Boris Johnson. Après tout, elle est la ministre la plus populaire auprès des membres du parti, selon un sondage de Conservative Home.

Et pour cause : Liz Truss s'est imposé comme la meilleure ambassadrice du "Global Britain", cette Grande-Bretagne redevenue "planétaire" après le Brexit. Avant de récupérer les Affaires étrangères, mi-septembre, elle officiait comme secrétaire d'Etat au commerce international. À ce titre, elle a sillonné la planète pour signer des dizaines de nouveaux accords bilatéraux - avec le Japon, le Canada, etc. Autant d'occasions pour des clichés où elle apparaît tout sourire, triomphante, devant le drapeau britannique.

Et qu'importe si ces traités sont, bien souvent, de simples "copié-collés" de ceux qui lient ces pays à l'UE. Liz Truss ne cesse de vanter le Brexit comme une chance à saisir pour le pays. Lors du référendum de juin 2016, elle avait pourtant voté contre le divorce... avant d'affirmer, l'année suivante, qu'elle avait changé d'avis. "Je croyais qu'il y aurait des problèmes économiques massifs, a-t-elle expliqué. Mais nous avons pu constater combien notre économie s'en est bien sortie."

Entrée à Westminster en 2010, cette championne du libre-échange se situe sur une ligne très à droite, au sein du parti. En 2012, elle a cosigné avec d'autres députés - dont l'actuel ministre de l'Intérieur, Priti Patel, et celui de la Justice, Dominic Raab - un livre intitulé Libérons la Grande-Bretagne de ses chaînes ("Britannia Unchained"). Ses auteurs y fustigeaient des impôts trop élevés et une réglementation excessive. On pouvait également y lire que "les Britanniques sont parmi les pires fainéants du monde". "Je suis probablement l'une (des députés) les plus idéologiques parmi mes collègues", a-t-elle revendiqué auprès de Politico. Une façon, à nouveau, de se présenter comme la digne héritière de Margaret Thatcher.

Au gouvernement depuis 2014

Il n'en a pas toujours été ainsi. Dans les années 1980, Liz Truss participe, avec ses parents, à des manifestations contre la "Dame de fer". À l'université d'Oxford, elle préside la section des libéraux-démocrates. Mais ses convictions évoluent. "Nous faisons tous des erreurs de jeunesse, se justifie-t-elle plus tard. Certaines personnes se droguent, d'autres rejoignent les libéraux-démocrates." Surtout, aucun libéral n'a dirigé le Royaume-Uni depuis David Lloyd George (de 1916 à 1922).

Ambitieuse et futée, même si elle manque de naturel à l'oral (comme Thatcher), Liz Truss a jusqu'à présent toujours réussi à se placer, au point d'être l'une des ministres les plus expérimentées du gouvernement. Elle est la seule à avoir été de tous les cabinets depuis 2014 et sa nomination comme secrétaire d'Etat à l'Environnement par David Cameron. Un temps candidate pour prendre la tête du parti, elle a finalement rallié Boris Johnson dans la course à la succession de Theresa May, en 2019.

Pour autant, le Premier ministre est prévenu : jusqu'à présent loyale, Liz Truss joue de plus en plus sa propre partition. Le 10 décembre dernier, alors que les révélations se succédaient dans les médias à propos de fêtes à Downing Street, fin 2020, en plein confinement, elle prend ses distances avec BoJo : "J'étais trop occupée à négocier des accords commerciaux pour participer à des fêtes de Noël l'an dernier", affirme-t-elle à la BBC.

Cinq jours plus tard, sur Twitter, elle souhaite à "chacun au Royaume-Uni et dans le monde un joyeux Noël", accompagné d'une photo où elle prend une pose... à la Thatcher. De fait, Liz Truss sait qu'elle a toutes ses chances d'atterrir au 10 Downing Street. Elle n'a que 46 ans. Margaret Thatcher en avait 53 lorsqu'elle est devenue Premier ministre.