Par gros temps de populisme, il y a des mots électriques. En notre début de XXIe siècle, "frontières" fait partie de ceux qui ont le vent en poupe. De référendums en élections, d'un côté à l'autre de la Manche et de l'Atlantique, des candidats à la fonction suprême les agitent en s'émerveillant de provoquer des frissons, tels des Poséidon armés de leurs tridents. Mais pour Boris Johnson, Poséidon de passage dans la nouvelle Albion, ces mots comptent infiniment plus que pour n'importe lequel de ses homologues, fussent-ils au pouvoir ou tentant d'y accéder. Car le Premier ministre d'un royaume qui a la particularité d'être insulaire et d'adorer se croire protégé du reste du monde par des mers et des océans, a obtenu par ce mot magique de "frontière" et de ses dérivés habituels ce qui fait le sel de son existence : le Brexit. Boris Johnson est lié à lui au point de s'y confondre tout entier. Il en est à la fois le créateur et la créature, le parent et l'enfant, le maître et l'esclave, le Dieu et son croyant. Il est ontologiquement le Brexit, cette cause enfourchée soudain pour accéder au poste de Premier ministre, le Graal dont il rêvait à voix haute depuis qu'il jouait avec son rival et prédécesseur David Cameron, dans les cours de récréation d'Eton et d'Oxford. Johnson doit tout au Brexit et le Brexit doit tout à l'incomparable talent de Johnson d'avoir accumulé des promesses de campagne grossièrement mensongères, à commencer par la première : en sortant de l'Union européenne, le Royaume-Uni reprendra le contrôle de ses frontières. "Take back control". L'immigration, c'est fini, c'est quand on veut, comme on veut.

Coincé par son mensonge originel

Il n'en fallait pas beaucoup plus pour convaincre les électeurs du Brexit, inquiétés par la crise des migrants de 2015, bercés par la musique nationaliste des tabloïds tirés à des millions d'exemplaires, confortés par eux dans leur sentiment d'être exceptionnels. Des affiches représentant des hordes de Syriens en route pour envahir l'Angleterre, ou la menace agitée par Johnson d'une immigration turque due à une imaginaire adhésion de la Turquie à l'UE, confondaient délibérément l'immigration extra-européenne - celle des Turcs et des Syriens, plus parlante à l'imaginaire et plus à même d'affoler l'opinion - et l'immigration intra-européenne - celle des travailleurs polonais ou roumains, à laquelle une partie de la population britannique était devenue hostile. Passons sur le fait que c'est le Royaume-Uni, alors membre de l'UE, qui s'était montré le plus zélé à ouvrir le marché aux nouveaux Européens de l'Est. Passons aussi sur le fait que l'actuelle pénurie de main-d'oeuvre dont se plaignent les Britanniques est largement due au fait que ces immigrants essentiels au fonctionnement des hôpitaux, de la restauration ou du transport de poids lourds, ont dû faire depuis le divorce le chemin du retour, et que le Premier ministre se contorsionne maintenant pour les rappeler.

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La tragédie des 27 migrants noyés dans la Manche est un miroir tendu à Boris Johnson. La promesse du contrôle des frontières et le frein à l'immigration étaient les principaux arguments ayant déterminé le vote du Brexit. Or, cette promesse était un mensonge. Le départ de l'UE a mis fin à l'immigration intra-européenne, mais elle ne change strictement rien à l'immigration extra-européenne. La Manche ne s'est pas élargie. Le Royaume-Uni "libéré" doit faire face, seul, à la protection de ses frontières et respecter enfin la convention de Genève sur les réfugiés dont il est l'un des premiers signataires. Il devra prendre sa part des demandes d'asile sans les extravagants accords dits "du Touquet", qui laissent à la France la gestion de sa frontière et qui devraient être rendus caducs par le Brexit - en sécurisant les vies humaines.

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Boris Johnson est coincé par son mensonge originel. S'il "est" le Brexit, qui est lui-même la promesse des frontières retrouvées, les migrants prêts à mourir pour gagner l'Angleterre sont ses pires adversaires. Promettre de les refouler à coups de Jet-Ski ou accuser la France lui permet de gagner encore un peu l'amour des tabloïds. Peut-être un jour, comme le fit Charles Aznavour, pourra-t-il verser une larme à sa gloire ancienne et chanter : "Mon Brexit, mes frontières, mes emmerdes".