Si l'invraisemblable feuilleton du Brexit continue d'alimenter la chronique (et pas seulement la mienne), c'est que l'infinie complexité de sa réalisation révèle la vaste entreprise de charlatanisme menée par Boris Johnson. Celui qui avait promis liberté et prospérité à son peuple débarrassé de l'UE l'a au contraire plombé avec une technocratie administrative infernale et coûteuse, et privé de l'accès simple à son voisin, qui n'est autre que le premier marché unique mondial. Pour se sortir du bourbier dans lequel il a embarqué son pays, la dernière trouvaille du Premier ministre britannique est de violer le droit international. Après avoir mené les brexiteurs à la victoire lors du référendum de juin 2016, puis signé lui-même l'accord de retrait entre le Royaume-Uni et l'Union européenne en octobre 2019, il menace maintenant d'annuler unilatéralement la partie qui ne lui convient plus : le protocole irlandais.
"Bzzz" exaspérant
Personne n'a jamais été ravi de ce protocole. Les Européens non plus, qui ne l'ont concédé que pour permettre aux Britanniques de satisfaire leur crise d'adolescence. Les Irlandais du Nord pestent de voir leur bacon et leurs poulets se périmer à la douane qui les sépare désormais de la Grande-Bretagne. Mais pour protéger les marchés intérieurs britanniques et irlandais désormais divorcés, il fallait bien une frontière. Et pour ne pas nuire à la paix difficilement obtenue par l'accord du Vendredi saint de 1998, après trente ans d'une guerre civile meurtrière, il ne fallait pas rétablir la frontière entre la République d'Irlande et l'Irlande du Nord. Un casse-tête. La technocratie britannico-européenne a donc accouché d'une astuce juridico-administrative tarabiscotée permettant d'instaurer des contrôles douaniers entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne sans pour autant rétablir une frontière physique entre les deux Irlande : on maintient l'Irlande du Nord dans l'union douanière et le marché unique européens, et on déplace les contrôles "dans la mer", entre l'Irlande et la Grande-Bretagne.
Le protocole irlandais est devenu le moustique de Boris Johnson parce qu'il est son désaveu idéologique. Il est ce "bzzz" exaspérant qui rappelle à l'homme du Brexit sa supercherie initiale. C'est grâce au protocole, selon le très respecté Institut national pour la recherche économique et sociale (NIESR), que l'Irlande du Nord - de facto "hors Brexit" - a une économie plus performante que le reste du Royaume-Uni. Il n'est condamné que par les extrémistes du DUP, le principal parti unioniste (probritannique et anti-UE), qui ont décidé de bloquer l'exécutif d'Irlande du Nord tant que le protocole n'a pas été abandonné. Il est défendu par la plus grande partie des citoyens nord-irlandais, qui viennent de voter le 5 mai en majorité pour des partis favorables au protocole, et qui s'étaient prononcés à 55,8 % contre le Brexit.
BoJo savait qu'il enverrait tout valser
Boris Johnson accuse donc le protocole irlandais, assimilé pour lui aux Européens, de "saper les fondements" de l'accord du Vendredi saint. Un comble : l'homme qui met en péril l'accord de paix rendu possible par l'Europe reproche à l'Europe de venir à son secours. "Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage", disait déjà Molière. Le problème est qu'en 2019 le noyeur de chien a validé lui-même l'accord et son protocole. Il s'en est servi pour se faire élire Premier ministre dans la foulée. Il savait que le protocole était une condition non négociable pour l'UE. Il l'a signé en mentant à ses électeurs, en leur promettant qu'il n'y aurait jamais de frontière dans la mer, puis qu'il n'y aurait jamais de paperasse à remplir. Il l'a signé en se vantant même d'un accord "formidable", tout à sa gloire. Il l'a signé en sachant parfaitement que le moment venu il enverrait tout valser. On en est là.
S'il passe à l'acte, il déclenchera une guerre commerciale avec l'UE et braquera son allié américain, dont le président Joe Biden, d'origine irlandaise, a fait savoir qu'il condamnerait toute mise en cause de l'accord de paix. Il renforcera l'isolement de l'île d'Irlande par rapport à la Grande Bretagne et le rapprochement des deux parties de l'île, favorisé par la victoire historique, aux élections locales, du parti irlandais nationaliste et proeuropéen, le Sinn Fein. La réunification n'est pas pour demain, pas plus que l'indépendance de l'Ecosse, mais le Brexit a rendu possible cet éclatement du Royaume-Uni : l'inverse de la gloire nationale retrouvée et du Global Britain promis par son architecte en chef.
* Marion Van Renterghem, lauréate du prix Albert-Londres, auteure d'une biographie d'Angela Merkel et d'un essai autobiographique sur l'Europe intitulé "Mon Europe, je t'aime moi non plus" (Stock, 2019).
