Visiter l'Europe centrale a ceci de réjouissant qu'on peut encore y découvrir des sites inattendus, des trésors insoupçonnés, des endroits presque secrets à force d'être restés inaccessibles pendant la guerre froide. Lové au creux de la rivière Vltava, à 150 kilomètres au sud de Prague, la très romantique ville de Cesky Krumlov (15 000 âmes), en Bohême du Sud, constitue assurément l'un des joyaux du patrimoine culturel européen, avec son imposant château médiéval rénové sous la Renaissance - et toujours gardé par trois ours bruns dans les douves! - ses ruelles pavées, ses innombrables façades d'époque et, surtout, son exceptionnel théâtre baroque.
En déclin sous le régime communiste, tombée dans les oubliettes de l'Histoire, cette cité Renaissance renaît. Depuis 1990, la municipalité a lancé un vaste programme de réhabilitation. Avec succès. Classée au patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco en 1992, Cesky Krumlov accueille désormais une moyenne annuelle de 1,5 million de touristes, essentiellement tchèques, allemands et autrichiens, ainsi que des personnalités prestigieuses - le roi de Suède, le prince Charles... - sensibles à son incomparable atmosphère d'Ancien Régime. En quelques années, et grâce à plusieurs festivals musicaux, cette «Belle au bois dormant» est devenue la seconde destination touristique de la République tchèque, après Prague.
Le château recrute des jardiniers
Une vraie success story. Qui s'accompagne d'une autre originalité, à savoir une audacieuse politique d'intégration des Tsiganes - ou Roms - mise en ?uvre par le maire de droite. Tout commence il y a une dizaine d'années. L'édile réunit alors les deux patriarches des deux grandes familles tsiganes du cru, les Dunka et les Kotlar, pour un conseil au sommet. Il leur propose de les associer à la rénovation du patrimoine. Marché conclu, Dezider Dunka et Milan Kotlar créent les premières SARL roms. Les maçons, les terrassiers, les charpentiers, les plombiers et électriciens tsiganes ressuscitent la ville seigneuriale. Un contrat d'entretien de la voirie et du ramassage des ordures est en outre passé avec Dunka Nettoyage, une entreprise de 30 salariés dont 70% sont roms. Le château recrute trois jardiniers roms; la fondation privée Egon Schiele, un nombre identique de gardiennes de musée.
«Alors que la population tchèque a globalement profité de la chute du communisme, les 300 000 Roms du pays sont au contraire les grands perdants du postcommunisme: sous-qualifiés, ils sont presque partout marginalisés. Ici, c'est différent. Nous avons attaqué le problème à la racine pour intégrer les 5% de Roms, soit 750 personnes, une proportion équivalente à celle des autres villes tchèques, se félicite l'actuel maire, Antonin Princ (divers droite). Il est possible que d'autres entreprises soient capables de faire le boulot de Dunka Nettoyage plus vite ou mieux, mais je peux vous assurer qu'elles n'emploieraient aucun Tsigane! Or l'intégration des Roms dans l'économie locale est le meilleur garant de la paix sociale.» Chaque lundi, l'élu préside un comité de suivi consacré à l'intégration des Roms avec les deux patriarches, l'entrepreneur Dezider Dunka et le conseiller municipal Milan Kotlar, dont le restaurant, La Taverne tsigane, animé par un trio musical débridé (accordéon, violon, contrebasse), est l'une des bonnes adresses du centre-ville.
Résultat de cette politique: à Cesky Krumlov, le taux de criminalité avoisine zéro. Et, comme s'en réjouit Bryce Belcher, un guide américain qui organise des visites groupées pour des compatriotes, «on n'a pas vu un pickpocket en ville depuis des années». Soucieux de préserver l'harmonie intercommunautaire, les Tsiganes veillent eux-mêmes à ce qu'aucun détrousseur extérieur ne vienne prendre ses quartiers d'été à Cesky Krumlov et gâcher cette belle concorde civile.
Cité interdite aux délinquants tsiganes, Cesky Krumlov l'est aussi aux skinheads. Cela fait de cette commune un cas unique en République tchèque. Car, en dépit de sa réputation de tolérance, le pays du président Vaclav Havel connaît l'un des plus graves problèmes skin d'Europe. Depuis la révolution de velours, en 1989, on y dénombre 1 500 attaques racistes, dont une dizaine ont entraîné la mort. Pis: plusieurs fois, la police a été surprise en flagrant délit de laxisme, fermant les yeux devant des manifestants au crâne rasé criant Sieg heil! Ouverte ou sournoise, la discrimination anti-Roms s'appuie sur la xénophobie de la société: dans des sondages de 1997, 69% des Tchèques exprimaient leur «relation négative envers les Roms»; 87% déclaraient ne pas vouloir de Tsiganes dans leur voisinage.
A contrario, certaines scènes de rue à Cesky Krumlov paraissent irréelles. On voit un nombre significatif de couples mixtes. Et même, ultime audace, un... policier tsigane! Tout comme on envoie des policemen noirs dans le Bronx new-yorkais, c'est l'agent Deziderius Dunka, fils de Dezider Dunka, qui part en mission, avec un collègue, lorsqu'il y a du rififi dans les immeubles de la périphérie où vivent ses frères de sang. «En centre-ville, les habitants me connaissent. Mais les Tchèques extérieurs à Cesky Krumlov sont généralement surpris à la vue d'un Rom en uniforme», raconte l'agent Dunka. Voilà peu, il fut l'un des protagonistes d'un retentissant documentaire consacré aux Tsiganes de Cesky Krumlov diffusé par la télévision nationale. Depuis, des Roms des quatre coins de la république inondent les Dunka et les Kotlar de coups de fil. Le maire, lui, accueille les sollicitations de nombreux élus tchèques. Tous veulent voir comment fonctionne ce laboratoire de la tolérance. Même pour les Tchèques, Cesky Krumlov reste à découvrir.