Le ton monte entre l'Union européenne et la Biélorussie. Le détournement d'un avion de ligne par les services de sécurité biélorusses pour arrêter un opposant politique au régime d'Alexandre Loukachenko, Roman Protassevitch, qui risque par ailleurs la peine de mort, est la manoeuvre de trop pour l'Union européenne.
Plusieurs pays ont dénoncé cet acte qualifié de "piraterie", de "terrorisme d'Etat" ou encore "d'abject" et qui s'inscrit par ailleurs dans une semaine particulièrement agitée du côté de la Biélorussie, comme le rappelle à L'Express Nicolas Tenzer, spécialiste des questions stratégiques et internationales, enseignant à Sciences Po et directeur de la publication de Desk Russie, une lettre d'information sur la Russie et ses pays voisins.
Pour lui, la réponse de l'Union européenne ne doit pas se limiter à des dénonciations. Des sanctions pourraient être prises lors du sommet des Vingt-Sept ce lundi et mardi, et il y va de la crédibilité de l'Union européenne, selon le spécialiste.
L'Express : Le détournement d'un avion de ligne par un Etat, est-ce une manoeuvre inédite ?
Nicolas Tenzer : Si on a pu voir des détournements d'avion par des groupes terroristes divers, un tel acte de piraterie aérienne qui s'assimile à du terrorisme d'Etat c'est assez inédit, d'autant plus pour récupérer un dissident qui risque la peine de mort.
Est-ce la provocation de trop du régime de Loukachenko pour l'UE ?
Depuis neuf mois, l'Europe a condamné la répression politique [à la suite de la réélection controversée de Loukachenko à l'été 2020], a pris des sanctions sur des personnes proches du pouvoir et n'a pas reconnu l'élection d'Alexandre Loukachenko, mais au-delà, il ne se passe rien. Là, oui, ça peut être la goutte d'eau. Pour le moment, les déclarations ont été très en deçà de ce que l'on peut attendre compte tenu de l'extrême gravité de l'acte qui contrevient à toutes les règles du droit international. Pour un groupe terroriste, ça pourrait valoir une condamnation à perpétuité. D'autant que cet acte s'inscrit dans une suite d'épisodes graves qui se sont déroulés cette semaine. Cela a commencé par l'emprisonnement des journalistes du dernier média libre en Biélorussie, Tutby. Il y a eu ensuite la mort d'un prisonnier politique âgé de 50 ans, Vitold Ashurak. Et enfin le détournement de l'avion. Ça fait quand même beaucoup.
Quelles sanctions pourraient être prises par l'Union européenne ?
Quelles que soient les sanctions, elles ne seront qu'une sorte de pis-aller par rapport à d'autres choses qui pourraient être faites comme mettre fin au pouvoir en place, mais on ne voit pas l'OTAN ou une autre puissance intervenir militairement.
Donc faute de mieux, il faut rendre la situation intenable pour les dirigeants. Plusieurs solutions sont possibles : accroître les sanctions individuelles (interdiction de voyager dans les pays de l'UE, gel de l'ensemble des biens et avoirs déposés dans des comptes en UE) ; suspendre tous les survols au-dessus de la Biélorussie ; interdire l'atterrissage en Union européenne de la compagnie biélorusse Belavia ; fermer les frontières commerciales des pays limitrophes avec la Biélorussie (Lettonie, Lituanie, Pologne), c'est un moyen de frapper la Russie en bloquant ses marchandises qui transitent par ce pays ; interdire les livraisons d'entreprises européennes aux entreprises biélorusses, c'est une sorte de blocus.
C'est déterminant pour l'Union européenne de marquer le coup car si les sanctions prises sont trop faibles, l'UE perdra toute crédibilité et ça encouragera aussi d'autres Etats à continuer à se moquer de l'UE. Au-delà de sa crédibilité, c'est son poids diplomatique qui est en jeu.
Les Vingt-Sept peuvent-ils se mettent d'accord sur la Biélorussie ?
Sur un certain nombre de points, l'Europe est très divisée, entre des Etats baltes ou la Pologne, très durs contre la Biélorussie, l'Allemagne qui a une position dangereuse et ambiguë, et d'autres en complaisance comme la Hongrie, Malte ou Chypre. De plus, la Russie va faire pression sur ces trois Etats. Je pense que malgré tout, des sanctions seront prises, mais je crains qu'elles ne soient pas assez fortes.
Ces sanctions peuvent-elles être efficaces ?
Je pense qu'elles peuvent être efficaces car au-delà d'être un régime criminel, le régime de Loukachenko est aussi corrompu. Si on touche aux personnes proches du pouvoir et qu'elles ne profitent plus du régime, elles peuvent s'en désolidariser, même si ce n'est pas forcément un moyen de pression immédiat. Mais Vladimir Poutine a d'autres candidats en tête pour éviter la candidate élue Svetlana Tikhanovskaïa d'être au pouvoir si Loukachenko était démis. Le président russe ne veut pas laisser tomber la Biélorussie, il a toujours en tête son projet d'annexion.
Comment réagit la Russie ?
Moscou n'a pas condamné le détournement de l'avion et affirme ne pas avoir été au courant de l'opération. Une enquête est en cours mais il y a un faisceau d'indices qui pourraient tout de même montrer l'implication à un plus ou moins haut niveau de la Russie dans l'événement. Il faut savoir qu'il n'y a pas que Roman Protassevitch et sa fiancée qui ont été arrêtés, quatre autres personnes de nationalité russe ont aussi disparu à Minsk [capitale de la Biélorussie].
Leur identité n'a pas été révélée mais il y a de fortes suspicions pour qu'elles aient travaillé pour les services de sécurité biélorusses ou pour les services russes. Trois hypothèses sont possibles, soit les Russes n'étaient pas au courant, ce qui semble tout à fait invraisemblable tellement les services travaillent main dans la main, soit ils étaient au courant mais n'ont pas participé, soient ils sont bien impliqués, ce qui me paraît l'hypothèse la plus probable.
Que peut faire la France à son niveau ?
Les pays qui font réellement des choses pour lutter contre le régime de Loukachenko sont la Pologne et la Lituanie. Cette dernière accueille l'opposition, aide la société civile, accueille des réfugiés. En France, Emmanuel Macron a rencontré Svetlana Tikhanovskaïa lors d'un déplacement à Vilnius, en Lituanie, mais il n'y a pas eu beaucoup de suivi. La France pourrait commencer par la reconnaître officiellement comme la présidente élue en exil.
