Un nouveau monde est en train d'émerger de la guerre en Ukraine et il est l'oeuvre involontaire de Vladimir Poutine, président mentalement déréglé par vingt ans de solitude et de pouvoir absolu. En lançant une offensive armée contre un pays démocratique sur le continent européen, en violation de toutes les règles du droit international, le dictateur russe a fini par générer, par sa guerre même, le scénario paranoïaque et fantasmé dont il avait fait un faux motif de guerre.

Mais le "projet d'adhésion" de l'Ukraine à l'Otan n'a jamais eu de réalité. Mais la "menace" de l'Otan pour la Russie, inexistante et imaginaire hier, prend soudain forme : l'invasion de l'Ukraine par Poutine a réveillé cette organisation assoupie, dans l'état de quasi-"mort cérébrale" qu'avait dénoncé Emmanuel Macron. Elle a provoqué la présence de quelques troupes militaires à ses frontières dans les pays de l'Alliance atlantique. La guerre a renforcé la solidarité d'une Union européenne que le maître du Kremlin estimait, à juste titre, désunie, et dont les Etats membres étaient prêts à s'écharper au moindre prétexte.

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Le Parlement européen a soutenu la demande de l'Ukraine d'être déclarée candidate pour adhérer à l'Union européenne (UE). Les tabous tombent les uns après les autres. Pour la première fois, l'UE finance l'achat et la livraison d'armes létales à un pays attaqué. La Suède rompt avec sa tradition de neutralité et livre des armes à l'Ukraine. Même la Suisse le fait à sa manière en reprenant "intégralement" les sanctions de l'UE contre la Russie, y compris contre son président, et le gel des avoirs. L'alliance occidentale et l'Union européenne en particulier se trouvent unies comme elles ne l'avaient jamais été. Au projet si laborieux d'une défense européenne, embourbé depuis des décennies entre velléités lyriques et réalisations minuscules, Poutine a fait faire un pas de géant.

La rupture allemande, emblème d'un tournant historique

Mais c'est d'outre-Rhin que se manifeste la révolution la plus spectaculaire. L'Allemagne, entièrement reconstruite en fonction du traumatisme du nazisme et de son hégémonie passée, a gardé une méfiance fondamentale envers ce qui ferait d'elle une puissance politique et militaire, lui préférant le pouvoir moins ostentatoire de son industrie et son statut de première puissance économique européenne.

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Au nom de ses propres intérêts commerciaux, elle a maintenu une relation peu regardante avec la Russie de Poutine... Stop, avertissement ! Avant de crier haro sur l'Allemagne (et sur Angela Merkel) comme sur le baudet de La Fontaine, sport de prédilection favori chez son voisin français, rappelons qu'elle n'est pas la seule en ce domaine, et que nous ne sommes pas en reste : la France est le deuxième investisseur direct en Russie, et même son premier employeur étranger, avec plus de 500 filiales implantées dans le pays, dont 35 entreprises du CAC 40, et près de 160 000 salariés.

Mais, en décidant brutalement l'arrêt du nucléaire après l'accident de Fukushima en 2011 tout en s'engageant pour une diminution programmée de l'usage du charbon, et alors que les énergies renouvelables sont loin d'avoir la capacité de compensation suffisante, Angela Merkel a placé l'Allemagne dans une situation de dépendance énergétique vis-à-vis du gaz russe, dont elle dépend à 60 %. Le soutien fervent de l'ex-chancelière au projet Nord Stream 2 (pipeline destiné à doubler la capacité de transport de gaz de la Russie à l'Allemagne, en contournant notamment l'Ukraine), et plus généralement son indulgence vis-à-vis de Poutine, restera comme sa faute historique.

La rupture opérée par l'Allemagne, en réaction à la guerre, est emblématique d'un tournant historique de l'Union européenne. L'ambition affichée par Emmanuel Macron d'une "souveraineté stratégique" européenne se concrétise par l'urgence. Angela Merkel avait brisé un premier tabou allemand à la faveur de la pandémie de Covid, celui de l'endettement et d'une dette mutualisée pour le plan de relance européen. Son ex-partenaire de coalition devenu chancelier, le social-démocrate Olaf Scholz, vient d'en franchir un autre. À la tribune du Bundestag, le 27 février, il s'est engagé à augmenter les dépenses militaires (100 milliards d'euros sur le budget 2022), à réorganiser les forces armées, en fait à redéfinir entièrement la politique étrangère et de défense, soulignant l'évidence : "Le monde est entré dans une nouvelle ère."