Il s'est installé en France un anti-américanisme mécanique, doublé de l'illusion que ce puissant allié, que nous avons nous-mêmes choisi comme garant d'une certaine idée de la démocratie occidentale face aux dictatures et totalitarismes, ne vivrait que dans le plaisir pervers de nous dominer et de s'ingérer dans les affaires françaises et européennes. C'est tout le contraire. Les discours de campagne pour les élections de mi-mandat ont été clairs. Ce dont les Etats-Unis nous menacent, nous Européens et donc Français, c'est de nous laisser seuls à la merci de grandes puissances - Chine et Russie - qui ne nous veulent pas du bien et ne partagent ni nos libertés chèrement acquises, ni notre modèle unique de protection sociale, ni notre mode de vie, ni nos valeurs. La frange du Parti républicain ralliée au trumpisme est la plus isolationniste, la plus hostile à l'implication des Etats-Unis dans la guerre en Ukraine et plus généralement dans les affaires européennes.
Au lendemain des midterms, une deuxième erreur serait de pousser un soupir de soulagement devant l'échec personnel de Donald Trump, dont les protégés ont échoué presque chaque fois, ou devant la défaite relative des républicains, qui n'ont pas obtenu la revanche électorale escomptée. Comme si l'absence d'un raz-de-marée du parti opposé à Biden nous garantissait le maintien du parapluie américain et du "business as usual". Les démocrates ont certes échappé au vote sanction, habituelle malédiction de la majorité en place. Cependant, et même la victoire inespérée des Démocrates au Sénat ne changera pas la donne, l'Europe n'intéresse plus l'Amérique. De ce point de vue, le consensus entre démocrates et républicains est total. Obama l'avait amorcé, Trump l'a confirmé, Biden sans l'Ukraine l'aurait prolongé : l'attention stratégique des Etats-Unis est tournée vers la Chine.
La générosité américaine n'est pas éternelle
La défaite du trumpisme aux midterms est rassurante pour l'Ukraine. Les Etats-Unis de Joe Biden sont de loin le plus fort soutien financier, militaire et politique de Kiev, à hauteur de 50 milliards de dollars, et jouent un rôle décisif dans la capacité des forces ukrainiennes à faire reculer l'armée russe - la deuxième du monde en théorie. Bien que la nouvelle chambre républicaine ait la maîtrise du budget et des aides militaires, une troisième erreur serait de tenir pour acquis le prolongement ad aeternam de la générosité de Washington envers l'Ukraine. Près de 30 % des Américains estiment que les Etats-Unis lui apportent un soutien trop important, soit 6% de plus qu'en mars, au début de la guerre. L'inflation - 8 % en un an - pousse au repli sur soi dans les deux camps. Kevin McCarthy, probable chef de la majorité à la Chambre, avait promis de revoir les priorités en cas de victoire. Fin octobre, des élus démocrates publiaient une lettre exigeant en échange des aides financières l'ouverture de pourparlers avec Moscou. Les uns et les autres presseront l'Europe de contribuer davantage.
La quatrième erreur des Européens est plus ancienne et plus profonde. Elle repose sur l'illusion d'une protection atlantique éternelle, et sur la croyance que le réveil brutal et réel de l'Otan face à la guerre de Poutine garantirait pour autant sa permanence. Ce n'est pas parce que Biden est déterminé face à Poutine - essentiellement pour prouver à la Chine de quoi les Etats-Unis sont capables face à une guerre d'invasion contre un Etat démocratique (l'Ukraine, Taïwan) - que le sentiment isolationniste décline. Démocrates et Républicains partagent le sentiment que les riches Européens ne paient pas leur part juste à l'Otan, en dépit des injonctions répétées des présidents américains.
Dernier sursaut d'attention
L'Europe est sourde à cette réalité douloureuse. L'ex-chancelière Angela Merkel a commencé à l'entendre quand Donald Trump a dévoilé ses velléités de quitter l'Otan. Emmanuel Macron en a pris la mesure, faisant de la "souveraineté européenne" sa priorité politique. A Toulon le 9 novembre, en présentant la revue nationale stratégique, cadre de la future loi de programmation militaire, le président a accusé au passage l'Allemagne, tournée vers les armements américains, de ne pas jouer le jeu. Il a raison. Si la guerre sur leur sol ne suffit pas aux Européens pour comprendre qu'ils doivent développer leur propre politique de défense, au risque de disparaître, c'est à désespérer de nous. L'engagement américain en Ukraine n'est pas un retour de l'Amérique dans la sécurité de l'Europe, mais plutôt un tout dernier sursaut d'attention à ce que nous sommes.
