A chaque fois, c'est la même stupeur. Nous sommes outrés lorsqu'un Boris Johnson a le culot de ne pas suivre les règles de notre démocratie. Pourtant, il était prévisible que cet ego maniaque n'écoute que son désir, celui de rester le plus longtemps possible à Downing Street, et oublie l'intérêt du pays. Attention, s'il a fini par accepter de ne plus être le chef des Tories, il demeure toujours Premier ministre. Le temps est venu de codifier notre Constitution afin de nous protéger contre ce genre d'individus.

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Notre Constitution est comme une belle et vénérable voiture que nous n'avons jamais entretenue. Il est grand temps de nous en occuper en érigeant des processus et des règles précises, autrement dit des garde-fous. L'extrême droite et les Brexiteurs connaissent depuis longtemps les faiblesses de notre système et se sont engouffrés plusieurs fois dans les brèches. Pour le référendum de 2016 sur la sortie de l'Union européenne, ils avaient bien vu dans les textes un détail crucial, à savoir que les expatriés, notamment britanniques, résidant en Europe, pourraient ne pas avoir leur mot à dire. Retirer le droit de vote sur un sujet aussi essentiel à des citoyens français vivant à l'étranger serait inconcevable en France, mais en Grande-Bretagne, le manque de clarté de nos règles a rendu possible cet abus de pouvoir. De même, un seuil minimal du corps électoral aurait dû être fixé, par exemple à 50 %. Résultat, et parce que nos règles sont floues, ce sont 37 % du corps électoral qui ont décidé de la sortie de l'UE (les 52 % des votes exprimés ne représentant que 37 % du total des électeurs). Pour moi, le Brexit est un coup anticonstitutionnel.

Pourquoi n'avons-nous pas de Constitution écrite ? Tout d'abord, dire que notre Constitution n'est pas écrite n'est pas tout à fait exact. Walter Bagehot a couché sur le papier et répertorié maintes traditions et conventions dans son English Constitution de 1867. Cependant, aucun législateur n'a codifié en droit ces traditions. Tout est là. Nous n'avons donc pas de Constitution écrite, au sens où vous l'entendez. Les raisons sont d'ordre historique et social, et dues principalement au système de classes anglais. Ce sont des accords entre gentlemans qui ont la même éducation. A noter que Boris Johnson a eu cette éducation, mais qu'il n'est pas un gentleman. Notre système de vote, un scrutin uninominal majoritaire à un tour, renforce par ailleurs la polarisation de la vie politique avec deux grands partis qui s'affrontent. Cela rend le débat public trop souvent simpliste. Le personnel politique britannique a toujours su jouer de ces conventions à son avantage.

Le parti conservateur a tout intérêt à retrouver ses esprits

Il y a eu des tentatives de codifier la Constitution sous Tony Blair et Gordon Brown, mais il s'est agi de petits changements ad hoc, comme la réforme de la chambre des Lords et la dévolution des parlements d'Ecosse, du Pays de Galles et d'Irlande du Nord. Je me souviens avoir été invité par le Premier ministre Gordon Brown pour réfléchir à ce que pourrait être une codification de nos règles constitutionnelles. Hélas, l'idée est restée au stade d'ébauche.

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Aujourd'hui, Boris Johnson est toujours Premier ministre, même s'il a démissionné de son poste de leader des conservateurs. Hormis la décence, dont il semble dépourvu, personne ne peut le forcer à quitter Downing Street. Seule la reine le pourrait. Je doute qu'elle le fasse. Ou alors, il faudrait qu'une délégation du Privy Council [conseil privé de Sa Majesté, NDLR] demande à la souveraine d'ordonner son départ de Downing Street.

Je prédis que le parti conservateur va faire suffisamment pression sur Boris Johnson pour le faire partir. Il y va de leur survie politique et de ce qu'il leur reste de réputation auprès des Britanniques. De nouvelles élections seraient désastreuses pour eux. Ils ont tout intérêt à retrouver leurs esprits. Ceci dit, il ne faut pas oublier que les meilleurs d'entre eux ont été expulsés par Boris Johnson en 2019 ou qu'ils ont quitté le parti, dégoûtés par ses dérives. Il y a très peu de conservateurs qui n'ont pas été ternis par leur association avec Johnson. Seul, parmi la douzaine d'impétrants se présentant à sa succession, Tom Tugendhat fait figure de compétence et d'honnêteté. Espérons que la centaine de milliers de membres du parti conservateur qui choisiront cet été leur nouveau leader, et donc le Premier ministre, pensent en premier à l'intérêt du pays quand ils mettront leur bulletin dans l'enveloppe.

(1) The Good State : On the Principles of Democracy (Oneworld, 2021).