Un écologiste qui réactive les centrales au charbon ? Qui l'aurait imaginé il y a encore quelques mois ? Robert Habeck, le ministre Vert de l'Economie et du Climat, a annoncé cette décision "amère" le 19 juin, alors qu'il avait bataillé dur pour obtenir dans le contrat de coalition, auprès des sociaux-démocrates (SPD) et des libéraux (FDP), l'abandon définitif de cette énergie fossile, la plus polluante de la planète, d'ici à 2030. "La pilule est dure à avaler, c'est vrai. Mais nous n'avons pas d'autres solutions pour réduire notre consommation de gaz", a-t-il concédé.

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Depuis, le vice-chancelier annonce chaque semaine de nouvelles mesures pour que les Allemands puissent passer le prochain hiver au chaud : plan d'urgence pour l'approvisionnement en gaz, programme de rationnement pour les entreprises, baisse de la température légale dans les logements de 22 à 19 degrés... Pour remplir les cuves de stockage, il n'hésite pas à faire des courbettes à l'Émir du Qatar en fermant les yeux sur la question des droits de l'homme. "Je dois nécessairement garder une certaine distance avec mon propre parti, car mon rôle est d'abord d'assurer la sécurité énergétique du pays", dit-il.

Realismus

Face à la réduction brutale des livraisons de gaz russe, dont l'Allemagne est très dépendante, l'écologiste est plus réaliste que jamais. Contraint de renier ses convictions, il a convaincu les Allemands que la transition énergétique était une question de "sécurité nationale". La guerre en Ukraine oblige l'Allemagne à aller encore plus vite pour atteindre l'objectif de 80 % d'électricité produite avec les énergies renouvelables, contre 42 % aujourd'hui. "Il faut investir trois fois plus dans les éoliennes, le photovoltaïque, l'hydrogène et les bornes de rechargement", assène-t-il sans mentir à ses électeurs : "Le bilan CO2 sera moins bon [à cause de la relance du charbon], et les prix de l'énergie vont nécessairement augmenter."

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Malgré tout, son style plaît. Robert Habeck est le ministre le plus populaire du gouvernement d'Olaf Scholz. Il a le soutien de son parti, mais aussi celui de l'opposition conservatrice et des grands patrons de l'industrie. Le triomphe des écologistes aux élections régionales du Rhénanie-du-Nord-Westphalie le 15 mai dernier (18 %) a montré que les électeurs soutenaient sa politique de rupture avec le pacifisme vert des années 1980. Il est désormais considéré par les médias comme le "quasi-chancelier" (Der Spiegel) ou le "nouveau Willy Brandt" (Stern).

Habeck est tout le contraire de Scholz : il agit. Tandis que le chancelier social-démocrate brille par ses hésitations sur les livraisons d'armes à Kiev et sa langue de bois (d'où l'expression "scholzer", bien parler pour ne rien faire), Robert Habeck tient un discours clair et précis. Bien avant la guerre d'Ukraine, il a été le seul leader politique allemand à se prononcer en faveur de livraisons d'armes à Kiev. Il a réussi à convaincre le parti écologiste (Grünen), issu de mouvements pacifistes, de défendre le principe suivant : pas de paix sans armes.

Pédagogue et authentique

Séduits, les Allemands découvrent un nouveau style qui rappelle celui de l'ancien président américain Barack Obama, cool et compétent. Habeck n'hésite pas à s'asseoir en tailleur sur un quai de gare, en attendant son train, entouré de gardes du corps, pour travailler ses dossiers.

Jeune de cité populaire berlinoise ou banquier de Francfort, il ne prend personne de haut. Pédagogue et authentique, il vole au-dessus de l'élite politique allemande corsetée dans sa rhétorique de parti. Chemise blanche et veston noir, toujours mal rasé, son look lui a valu le surnom de "Brad Pitt de la gauche allemande" (Süddeutsche Zeitung).

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Issu de la société civile, Robert Habeck fait partie de cette nouvelle génération d'écologistes dépourvus d'idéologie. En cela, il se différencie de son prédécesseur, Joschka Fischer, chauffeur de taxi, sans formation et issu des mouvements étudiants. Ce père de quatre garçons a d'ailleurs commencé sa carrière très tard, à 40 ans, dans la région du Schleswig-Holstein, à la frontière danoise. "Il est entré en politique un peu par hasard", résume Susanne Gaschke, l'une de ses biographes.

Auteur à succès de romans policiers et de livres pour la jeunesse, philosophe de formation, Habeck a été d'abord ministre régional de l'Agriculture et de l'Environnement. En 2018, il est élu à la présidence fédérale du parti écologiste aux côtés d'Annalena Baerbock. Un temps éclipsé par sa rivale, candidate des Verts pour la Chancellerie en avril 2021, il revient sur le devant de la scène huit mois plus tard, devenant vice-chancelier et ministre fédéral de l'Economie et du Climat. "Il est redevenu le boss des écolos", résume Susanne Gaschke.

Homme de terrain

À quoi est dû le "phénomène Habeck" ? Essentiellement à ses talents d'orateur, prétendent les sociaux-démocrates du SPD, jaloux de sa popularité. Mais sa façon de faire de la politique prouve le contraire. Robert Habeck n'a pas fait ses armes dans les cafés, comme les anciens soixante-huitards, mais en allant parler aux agriculteurs ou aux manifestants anti-éolien. L'important, dit-il, c'est d'être applaudi "pour ses résultats, pas pour ses discours".

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D'où l'importance qu'il apporte au dialogue. En 2015, il parvient à désamorcer un conflit entre pêcheurs et associations de protection de la nature. "Vous avez deux façons d'informer les citoyens, dit-il. Vous pouvez déposer un dossier à la mairie et attendre que les gens s'y rendent pour le lire. Dans ce cas, personne ne se déplace, à part des experts. Sinon, vous allez sur le terrain expliquer votre démarche et convaincre les gens de l'utilité du projet", explique-t-il.

Récemment, Robert Habeck a appliqué une nouvelle fois ce précepte en allant à la rencontre des ouvriers de la raffinerie de Schwedt, dans le Brandebourg, pour leur parler de l'avenir de leurs emplois sans le pétrole russe, dont les importations ont été réduites des deux tiers par Bruxelles, un chiffre qui passera à 90 % à la fin de l'année. Le ministre barbu est monté sur une table, comme un tribun, pour leur assurer qu'il trouverait des hydrocarbures ailleurs. De la même manière, il a convaincu les Allemands que la réouverture des centrales au charbon serait un moindre mal. Il ne s'agit pas d'un retour en arrière, dit-il, mais seulement d'une mesure "provisoire" qui permettra de sauver la transition énergétique, le but ultime de "Robert le Vert".