Avec combien de points d'avance la talentueuse équipe du Bayern Munich va-t-elle remporter le championnat ? Au grand dam des fans de football germanique, l'intérêt de la Bundesliga se résume souvent à cette seule interrogation. Pour la politique allemande, il en va de même. Lors des trois dernières élections fédérales, l'enjeu se limitait souvent à l'avance que les conservateurs compteraient, finalement, sur leurs adversaires. La question de savoir si leur capitaine, l'imbattable Angela Merkel, conserverait son titre de chancelière ne se posait même pas.

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Mais voilà. Celle-ci vient de fêter ses 67 ans. Après quatre mandats consécutifs, elle a décidé de tirer sa révérence. Un moment inédit pour l'Allemagne. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, un chancelier en exercice ne se représente pas. A l'approche des législatives du 26 septembre, les jeux sont ouverts comme jamais, et le suspense est entier - tant en ce qui concerne l'identité du futur leader de la première puissance économique d'Europe que la coalition qu'il pourrait diriger.

Ces derniers mois, trois partis ont tour à tour dominé les sondages, sans jamais réussir à tuer le match, comme Angela Merkel savait si bien le faire. Au printemps, les chrétiens-démocrates (CDU-CSU) ont été devancés par les Verts. Les faux pas de la candidate écolo Annalena Baerbock, accusée de plagiat, leur ont cependant permis de repasser en tête, avant de céder cette place, fin août, au Parti social-démocrate (SPD). "Un choc psychologique d'autant plus fort pour les conservateurs qu'ils se considèrent depuis toujours comme le parti légitime de gouvernement", relève Benjamin Schreiber, chercheur à la Fondation Friedrich-Ebert, proche du SPD.

Scholz joue la carte du mimétisme avec Merkel

Comment en est-on arrivé à une telle incertitude ? "A rebours des envies de changement qui animent souvent l'électorat français, les Allemands recherchent la stabilité et la continuité", répond Benjamin Schreiber. Ce qui, finalement, revient à se rallier au candidat qui ressemble le plus à Mutti (maman) Merkel. A ce jeu-là, Olaf Scholz, le candidat social-démocrate, s'en sort le mieux. Totalement dépourvu de charisme, ce centriste originaire de Hambourg ne prononce jamais un mot plus haut que l'autre et garde toujours son calme... comme Merkel. Il dirige depuis 2018 le ministère des Finances, où il a poursuivi la politique budgétaire rigoureuse des précédents gouvernements de la chancelière, avec qui il s'est toujours bien entendu.

Mais Scholz joue tellement la carte du mimétisme avec Angela qu'il en frise le ridicule. On l'a vu reproduire un geste merkélien caractéristique - les mains jointes en losange - en couverture du Süddeutsche Zeitung Magazin. Plus c'est gros, plus ça passe : son parti, le SPD, a même osé écrire "Il peut devenir chancelière" sur des affiches de campagne. "Les citoyens me connaissent", répète-t-il, en écho au "Vous me connaissez" de la campagne 2013 d'Angela Merkel. Elle s'en agace. "Il y a une énorme différence pour l'avenir de l'Allemagne entre lui et moi", a-t-elle réagi le 31 août, sortant de la réserve qu'elle s'était imposée jusqu'alors dans la campagne.

Olaf Scholz, ministre des Finances et vice-chancelier, candidat du SPD aux élections en Allemagne, lors d'un meeting de campagne à Berlin, le 27 août 2021

Olaf Scholz, ministre des Finances et vice-chancelier, ici lors d'un meeting à Berlin, le 27 août 2021.

© / afp.com/Markus Schreiber

Car la chancelière sortante ne soutient pas Scholz, mais son successeur putatif, Armin Laschet, patron du parti conservateur et chef de la région Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Habile rassembleur malgré son manque de charisme, ce fidèle pensait que cette élection serait une formalité. Mais tout dérape le 17 juillet, deux jours après des inondations qui ont causé plus 150 morts dans l'ouest de l'Allemagne. Alors que le président fédéral Frank-Walter Steinmeier prononce un hommage aux victimes, une caméra capte, en arrière-plan, une crise de fou rire totalement incongrue du candidat Laschet. Maladroit dans ses déclarations, le voici pris à partie, au fil des jours, par des sinistrés. L'un d'entre eux le traite de "méganul" qui paiera "l'addition aux élections". "Laschet ne dégage pas une image de sérieux, et plombe la campagne des conservateurs", constate Uwe Jun, politologue à l'université de Trèves.

Vers une coalition fédérale à trois partis

Pour la première fois de leur histoire, certains sondages donnent les chrétiens-démocrates à 20 % seulement d'intentions de vote. "Un chiffre inimaginable il y a encore quelques mois", pointe Uwe Jun. Parviendront-ils à redresser la barre dans les derniers jours de la campagne ? "S'ils mobilisent les indécis et les non-votants, ils auront davantage de voix que ne leur prédisent les sondages", estime Frank Baasner, directeur de l'Institut franco-allemand. Pour y parvenir, ils n'hésitent pas à recourir à certaines vieilles ficelles, brandissant notamment la "menace rouge". Le chef des députés CSU au Bundestag a ainsi accusé Olaf Scholz de chercher à "devenir chancelier avec le soutien des communistes de Die Linke", "La Gauche"en français, parti considéré comme un épouvantail par une grande partie de l'électorat. Merkel y est, elle aussi, allé de sa banderille : "Avec moi comme chancelière, il n'y aura jamais de coalition impliquant Die Linke". Il est vrai que Scholz n'a pas exclu de s'allier avec la gauche et les Verts.

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De fait, sauf rebond inattendu, la prochaine coalition devrait être tripartite. Une première à l'échelon fédéral ! Dans ce contexte incertain, deux formations font figure de faiseurs de roi : les Verts (de 15 à 19 % dans les sondages), et les libéraux du FDP (de 11 à 13 %). "Il sera difficile de s'entendre à trois, anticipe Frank Baasner. Le danger, c'est de se retrouver sans projets ambitieux, alors que les défis de l'Allemagne, en matière de numérique ou d'énergie, sont nombreux." Le grand marchandage devrait démarrer dès le lendemain des élections. Il pourrait durer des mois, en fonction des blocages sur les sujets qui fâchent, comme la fiscalité. Verts et SPD veulent augmenter les impôts des plus riches. Conservateurs et FDP refusent toute hausse. Pour assurer l'intérim, la capitaine Merkel pourrait bien jouer les prolongations.