Et tout à coup, la tension monte d'un cran. Dans un même mouvement, les antivax cernent l'église berlinoise de Gethsémané, protégée par la police. "Liberté ! A bas la dictature !", scandent-ils sur les trottoirs d'en face. Tenant son enfant par la main, une mère de famille s'avance vers les fidèles de la paroisse. "Pourquoi toute cette haine contre nous ? Vous voulez nous gazer ou quoi ?", hurle-t-elle. "Calmez-vous ! Nous aussi, on a le droit de manifester, lui répond un jeune homme, pro-vaccin. Et on a le droit de dire que vous défilez à côté de nazis !"
Manif et contre-manif
Depuis des mois, les antivax se rassemblent devant ce haut lieu de la révolution de 1989 - cette église fut en effet le principal point de rencontre des opposants au régime communiste. Mais cette appropriation de la mémoire collective par les antivax ne plait pas à tout le monde. "A l'époque de la RDA, les gens se battaient pour avoir le droit de manifester et de voyager. Cela n'a rien à voir avec ce qu'il se passe aujourd'hui", constate Aljona Hofmann, pasteure de l'église de Gethsémané, qui a vécu la révolution de 1989 comme étudiante en théologie à Rostock. Comme d'autres paroissiens et habitants du quartier, elle a donc pris l'habitude de s'opposer à ces antivax, afin de les empêcher "d'occuper le terrain".
Après la déclaration de guerre d'Olaf Scholz contre les antivax lors de son discours de politique générale du 15 décembre à l'assemblée fédérale (Bundestag), la majorité silencieuse se réveille lentement en Allemagne. Comme Macron, le chancelier allemand a promis "d'emmerder" les antivax. "Notre démocratie saura se défendre", a-t-il prévenu en qualifiant les antivax "d'infime minorité d'extrémistes".
Menaces de mort
Mais avec son projet de rendre la vaccination obligatoire en Allemagne, Olaf Scholz a pris le risque de durcir la confrontation et de fragiliser la cohésion sociale malmenée par la crise sanitaire. "Comme les gilets jaunes en France, les antivax allemands sont le symptôme d'un manque de confiance grandissant dans la démocratie. Ces gens-là ne se sentent plus représentés politiquement, pas même par l'extrême-droite", analyse Sophia Hunger, experte des mouvements de protestation au Centre de recherche sociale à Berlin. "Les antivax peuvent devenir un danger pour la sécurité de l'Etat. On ne peut plus écarter le risque d'un attentat", estime-t-elle.
Depuis, les menaces de morts se multiplient contre les responsables politiques, les scientifiques et les journalistes. La police a démantelé en décembre un groupe antivax qui fomentait un attentat contre le ministre-président de Saxe sur la messagerie sécurisée Telegram.
Les opposants au vaccin n'ont plus de scrupule à défiler devant le domicile privé des élus locaux, munis de flambeaux en référence aux démonstrations de force nazies des années 30. A Berlin, ils font le guet devant le bureau de la chaine de télévision publique (ZDF) ou devant les centres de santé pour pester contre les employés, en les traitant "d'idiots utiles de l'industrie pharmaceutique".
Ésotérisme & co
Les antivax sont surtout visibles dans les anciennes régions de l'Allemagne communiste, où le taux de vaccination est le plus faible du pays et le nombre d'électeurs d'extrême-droite le plus important. Ils sont instrumentalisés par des groupuscules d'extrême-droite comme "Der III. Weg" (la troisième voix), "Freie Sachsen" (Saxe libre) ou les identitaires de l'AfD (Alternative für Deutschland), représenté au Bundestag. Mais on les retrouve aussi en Bavière ou dans le Bade-Wurtemberg (sud-ouest), le berceau des mouvements ésotériques allemands.
Pour contourner les autorisations de manifester, soumises au port du masque, les antivax ont décidé de jouer au chat et à la souris avec la police en se "promenant" dans les rues. Depuis, on les appelle d'ailleurs les "promeneurs" (Spaziergänger). Impossible de contrôler ces petits groupes autonomes guidés par des ordres donnés sur le réseau Telegram, qui se déplacent comme des électrons. Dans ce chaos, la force publique se voit incapable d'imposer une quelconque autorité. "Ils tournent l'Etat en ridicule. C'est leur objectif", commente Sophia Hunger.
Le mouvement antivax prend d'autant plus d'ampleur que les doutes grandissent sur l'efficacité de cette obligation vaccinale. L'impact moins sévère d'Omicron sur les hospitalisations et la levée des restrictions ont remis en cause l'urgence d'un projet refusé par tous les candidats aux élections de septembre 2021, y compris Scholz lui-même. Le chancelier n'est plus du tout certain de pouvoir dégager une majorité au parlement.
Parias
Près de la moitié des députés libéraux du FDP, un des trois partis du gouvernement Scholz, déposeront une motion contre l'obligation vaccinale lors d'un vote prévu... avant Pâques, alors que Scholz voulait son entrée en vigueur début mars. Près de la moitié des députés libéraux du FDP, un des trois partis du gouvernement Scholz, ont en effet déposé une motion contre l'obligation vaccinale. La figure de proue de ces "frondeurs", Wolfgang Kubicki, estime que cette loi risque de ruiner la confiance des citoyens dans la démocratie. "Il n'y a pas que les néonazis qui refusent de se vacciner, a lâché le vice-président du Bundestag. En faisant de l'obligation vaccinale un devoir de solidarité, nous risquons de stigmatiser les gens qui ont des raisons personnelles de s'y opposer et d'en faire des parias de la société", a-t-il déclaré sous les applaudissements nourris de... l'extrême-droite.
"Avec ce genre de positions, Wolfgang Kubicki attise encore plus le débat", regrette Frank Brettschneider. Cet expert en communication de l'université de Hohenheim pense néanmoins que les antivax allemands sont surmédiatisés et qu'ils perdront de leur influence après la fin des restrictions sanitaires. "Olaf Scholz a raison de les qualifier de minorité, conclut-il. Nous ne pouvons pas encore parler d'une société divisée comme elle l'est, par exemple, aux Etats-Unis.",
