Leur communiqué marque un tournant historique. Le président et la Première ministre de la Finlande se sont dits favorables ce jeudi 12 mai, à une adhésion "sans délai" à l'Otan. La candidature devrait être officialisée dimanche 15 mai. L'opinion publique et la classe politique s'accordent pour mettre fin à la neutralité militaire du pays, dans le contexte de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, avec qui la Finlande partage 1340 km de frontières. Alexander Stubb, ex-Premier ministre finlandais (2014-2015), estime que cette adhésion sera bénéfique à la fois pour l'organisation militaire et son futur membre nordique, bientôt rejoint dans cette démarche par la Suède. Entretien.

L'Express : La Finlande ne se met-elle pas en danger en lançant son adhésion à l'Otan ?

Alexander Stubb : Je ne crois pas. L'Europe est coupée en deux maintenant et cette situation va durer. Avec d'un côté une Russie révisionniste, agressive, autoritaire, et d'un autre côté, une quarantaine de pays européens, démocratiques, qui soutiennent les libertés et défendent les droits de l'homme et la coopération internationale. C'est le bon moment pour elle. Les Russes sont occupés à une autre frontière. S'il y a un risque, il concerne des attaques hybrides, en particulier cyber, auxquelles la Finlande est bien préparée.

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Vous défendez cette adhésion depuis longtemps...

Oui, depuis 30 ans. Mais l'opinion n'y était pas favorable : la moitié des Finlandais y était opposée et 20 % seulement étaient pour. Cela s'est inversé depuis le 24 février, avec l'invasion de l'Ukraine. Les derniers sondages donnent même 76 % pour l'adhésion et 12 % contre et je suis convaincu que cela ira au-delà des 80 % avec la prise de position du président et de la Première ministre. Sans cette guerre, la Finlande et la Suède ne se seraient pas lancées dans un processus d'adhésion.

Quels gains va apporter cette adhésion à votre pays ?

Cela va améliorer la sécurité européenne, en particulier en mer Baltique. La Finlande va bénéficier d'un des dispositifs militaires les plus puissants dans les airs, en mer et sur terre. C'est gagnant-gagnant. La Finlande possède une des plus grandes armées européennes avec 900 000 réservistes, dont 280 000 mobilisables tout de suite. C'est aussi l'une des plus sophistiquées du continent, avec une flotte d'une soixantaine d'avions de chasse F-18 et une commande de 64 F-35. Nous possédons un système antimissiles sophistiqué, totalement compatible avec l'Otan, avec qui nous avons mené de nombreux exercices conjoints comme des missions à l'étranger - Kosovo, Afghanistan.

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Quelle expertise particulière la Finlande peut-elle apporter à l'Otan ?

Elle s'est très bien préparée aux cyberattaques depuis celle contre l'Estonie en 2007. L'équipe finlandaise a d'ailleurs remporté, fin avril, un exercice simulant une cyberattaque, où se trouvaient des pays de l'Otan, dont les États-Unis.

En quoi la Finlande et la Suède n'étaient déjà plus, en pratique, les pays neutres militairement qu'ils sont officiellement ?

La Finlande a mis fin à sa neutralité en rentrant dans l'Union européenne en 1995. Cette neutralité était une nécessité et non une idéologie, comme en Suède. Les Finlandais ont toujours eu dans leur histoire la capacité de changer très vite, en fonction des circonstances. Ils ont déclaré leur indépendance en 1917, au moment de la révolution bolchevique. Dans les années 1940, ils ont accepté une paix très difficile, avec des pertes de territoires, dont les villes où sont nés mes grands-parents et mon père. Helsinki a fait sa demande d'adhésion à l'Union européenne juste après la dissolution de l'URSS. Et, à présent, fait de même avec l'Otan, après trois mois de conflit en Ukraine.

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La Finlande a connu plusieurs guerres contre la Russie au cours du XXe siècle. Quelles leçons en a-t-elle tirées ?

Notre population reste très bien préparée : le service militaire est obligatoire pour les hommes et la réserve participe à des exercices réguliers. Notre sécurité est basée sur deux points essentiels. Primo, la géographie : nous serons toujours à côté de la Russie. Secundo, l'histoire : il s'agit de prendre les bonnes décisions au bon moment, comme la neutralité militaire après la Seconde Guerre mondial et rejoindre l'Otan à présent.

A cela s'ajoutent deux approches. La première est idéaliste : nous voulons coopérer avec une Russie qui soit un pays démocratique, ouvert, économiquement fort. La seconde est réaliste : nous devons rester sur nos gardes avec la Russie, d'autant que Poutine ne comprend que le rapport de force. C'est pour cela que la Finlande a acheté des F-18 aux États-Unis dans les années 1990. Ce n'était pas pour nous protéger de Stockholm. En ce moment, c'est l'approche réaliste qui domine.