La guerre en Ukraine se joue aussi sur le terrain de l'information, face aux mensonges de la propagande russe. Le Kyiv independant, un média ukrainien en langue anglaise, a été fondé fin 2021 dans un souci d'indépendance dans un pays où nombre de médias sont liés à des oligarques. Du jour au lendemain, après l'invasion russe, le 24 février, tous les journalistes se sont transformés en reporters de guerre. Leur mission est désormais de raconter l'horreur de ce conflit, de témoigner de la résilience des Ukrainiens, tout en rapportant les faits avec sérieux.
"Carnet de bord de la résistance ukrainienne" (Ed. Nouveau Monde, 19,90 euros) rassemble des dizaines de témoignages d'Ukrainiens, qui permettent de comprendre l'ampleur des exactions russes. À l'occasion de la sortie de ce livre, dont la majeure partie des droits ira à la rédaction du journal (24 personnes), L'Express a rencontré Alexander Query, un journaliste français membre du Kyiv independant. Il explique pourquoi il a choisi de rester en Ukraine, et de continuer à faire son métier malgré les risques. Entretien.
L'Express : Créé en fin d'année dernière, le Kyiv independant est des rares médias indépendants des oligarques en Ukraine. Comment est-il né ?
Alexandre Query : Pour comprendre cette histoire, il faut d'abord rappeler que le paysage médiatique ukrainien est en grande partie aux mains d'oligarques. Revenons un peu en arrière. L'ancêtre du Kyiv independant, le Kyiv Post, est racheté en 2018, par un milliardaire syrien qui a fait fortune dans l'immobilier : Adnan Kiva. Et visitant les bureaux, il n'a rien trouvé de mieux à nous dire que : "le silence est d'or". Une devise plutôt inattendue pour un journal, non ? En mettant la main sur ce média respecté, créé en 1995, il cherchait sans doute à soigner sa réputation. Problème, il comptait lancer une version ukrainienne, avec une rédactrice en chef que l'on devinait à sa botte. Nous savions que la ligne éditoriale allait passer sous le contrôle d'Adnan Kiva. Pour nous protéger, nous avons essayé d'établir une espèce de comité éditorial garant de l'indépendance du journal et de sa version ukrainienne. Résultat, le 8 novembre 2021, nous avons reçu un appel dans la salle de rédaction nous annonçant que nous étions tous virés - j'avais rejoint le journal 2 ans plus tôt.
Il nous semblait important de maintenir un journal en anglais en Ukraine - c'était le seul à l'époque, et c'était une sorte de référence. C'est pour cela qu'on a créé le Kyiv independant, avec exactement la même équipe rédactionnelle que le Kyiv Post. Au début, j'étais journaliste économique. Puis, après la nuit du 24 février, et le début de l'invasion de la Russie, nous sommes tous devenus reporters de guerre.
Dans ce contexte de guerre, peut-on exercer son métier de journaliste de façon objective ?
Nous ne sommes pas tentés de cacher des informations ou d'en accentuer d'autres. Mais à mon sens, toutes les paroles ne se valent pas. On ne peut pas mettre sur le même plan la propagande du Kremlin et le trop-plein de communication de l'Ukraine. La stratégie de l'Ukraine est assez claire depuis le début : plus le Kremlin est opaque, plus l'Ukraine cherche à être transparente, quitte à en faire un peu trop parfois. Cette stratégie de communication est plutôt payante. Car si les Occidentaux sont un peu fatigués de cette guerre, ce n'est pas le cas des Ukrainiens.
Pour moi, il n'y a pas tellement de dilemmes sur la façon de traiter l'information. Je crois sincèrement qu'il faut faire son métier de façon intègre, éthique. Et suivre le modèle de la Charte de déontologie de Munich, datant de 1971. Mais je ne crois pas à l'objectivité journalistique, la neutralité absolue n'existe pas. Tout journaliste travaille avec son prisme personnel, son expérience personnelle. Notre "cause" reste quand même la survie de l'Ukraine !
Aujourd'hui, l'Ukraine fait quand même face à l'invasion brutale de son territoire et à des exactions sans nom : ça ne me pose absolument aucun problème de montrer à quel point les Russes sont monstrueux. Les Russes utilisent les mots de "libération" des territoires ou d'"opération spéciale". Nous, au journal, on parle "d'occupation" et de "guerre".
Comment a évolué le travail de votre journal, depuis le début de la guerre ?
Aujourd'hui, la priorité du journal, c'est de couvrir la guerre. Les gens veulent aussi savoir ce qui se déroule au fur et à mesure, heure après heure. C'est une partie de ce que nous proposons. Plus les reportages. Notre support de lecture aujourd'hui, c'est le site web. Twitter a beaucoup aidé : nous sommes passés de 30 000 abonnés à 2 millions en une semaine. Ce qui nous pousse à être encore plus responsables par rapport à ce qu'on écrit.
Vous êtes-vous posé la question de quitter l'Ukraine ?
Je reste sur place, à Kiev, je ne veux pas partir. La question s'est plus posée au début. Il y a eu des doutes, des hésitations, notamment sur la question de la sécurité. Au bout de 10 jours à Kiev, avec ma compagne - ukrainienne -, je me suis dit qu'il fallait qu'on parte.
Lors de la première semaine de guerre, on ne savait pas comment réagir. Aujourd'hui on a des réflexes : on garde par exemple toujours un sac avec des affaires au cas où il faudrait partir précipitamment. On sait maintenant comment vivre avec les sirènes d'alerte. Je me suis posé la question de partir de Kiev, mais pas question pour moi de quitter l'Ukraine.
Aujourd'hui, c'est là que l'histoire de l'Europe est en train de s'écrire. C'est là où il faut être quand on est journaliste. Et puis, on ne quitte pas un pays aimé par temps de guerre.
Quel reportage vous a le plus touché, depuis le début de la guerre ?
J'ai été touché par un ensemble de témoignages. Makariv, au nord-ouest de Kiev, ça m'a remué. C'est l'une des villes qui ont été occupées en partie par les Russes, à l'ouest de Kiev - comme Irpin et Boutcha - et qui a été bombardée à maintes reprises. Ils n'ont pas réussi à prendre cette ville stratégique pour l'accès à Kiev, mais ce qu'ils ont laissé derrière eux, là aussi, est absolument terrifiant. Ce sont des fosses communes, des viols, des tortures...C'est une chose de le lire dans les journaux, c'est autre chose de le vivre, de l'entendre.
Il y a eu aussi le nord de Kharkiv. Ce qui m'a frappé, c'est l'odeur de mort, qui est assez indescriptible. En montant vers le nord de Kharkiv, c'est partout. Les Russes laissent les cadavres derrière eux. Parfois, les cadavres de leurs propres soldats - certains sont même minés... Plus l'on va à l'Est, plus on s'enfonce dans l'horreur. Et l'on se rend compte qu'il n'y a pas de limite aux horreurs que les Russes infligent aux Ukrainiens. Et ça, il faut le raconter.
