Le secrétaire général de l'ONU ne pouvait pas mieux tomber. Lundi 25 avril, Antonio Guterres s'est envolé vers l'Europe pour la première fois depuis le début de la guerre en Ukraine. Direction Moscou et Kiev, mais avant cela... Ankara. Le représentant des Nations unies est venu en personne saluer le travail diplomatique de Recep Tayyip Erdogan dans cette crise, lui qui avait déjà été applaudi par les délégations russo-ukrainiennes des négociations de paix. Aucun doute, le président turc apparaît comme le nouveau pape de la diplomatie.
L'affaire Kavala, "une spectaculaire parodie de justice"
Lundi, alors que Guterres félicitait le reis dans son palais aux mille pièces sur les hauteurs d'Ankara, une scène bien différente se déroulait au même moment dans un tribunal d'Istanbul. Après moins d'une heure de délibération, sous les huées de la salle, un juge condamnait l'homme d'affaires Osman Kavala à la prison à vie. Son crime, selon ce magistrat membre du parti d'Erdogan ? Avoir cherché à "renverser la République de Turquie" en 2013.
En réalité, le philanthrope Kavala paye sa défense de la démocratie et des droits des minorités. Sa détention avait déjà été jugée illégale par la Cour européenne des droits de l'Homme en 2019, mais la justice turque n'a pas hésité à faire de l'homme d'affaires un exemple : de plus en plus, un seul homme décide dans la Turquie d'Erdogan. "Cette décision judiciaire défie toute logique, réagit Nils Muiznieks, directeur Europe d'Amnesty International. Le parquet n'a pas réussi à produire une seule preuve tangible soutenant cette accusation de renverser le gouvernement. Nous avons assisté à une spectaculaire parodie de justice."
La condamnation à perpétuité de Kavala, en compagnie de sept autres prévenus (militants, artistes, intellectuels...), confirme la dérive autocratique de la Turquie, à un an d'une présidentielle serrée. Dans le contexte de guerre en Ukraine, avec Erdogan servant de courroie de transmission entre l'Otan et le Kremlin, les réactions internationales se sont faites bien discrètes. "La Turquie joue un rôle clé pour sortir du conflit", estime ainsi un diplomate français, entérinant le caractère incontournable pris par Erdogan en Ukraine.
A Paris, l'espoir d'une nouvelle relation avec la Turquie
Emmanuel Macron voit d'ailleurs dans cette guerre et les efforts de médiation du président turc un moyen de "remettre à plat" la relation entre Paris et Ankara, après des années de vives tensions. Les deux hommes s'étaient longuement entretenus en tête-à-tête lors du sommet de l'Otan fin mars et avaient décidé d'organiser ensemble un corridor humanitaire pour Marioupol. "On peut prendre une position de principe et dire que l'on ne parle pas aux autocrates, encore faut-il savoir qui ils sont et comment on les définit, juge un conseiller de l'Elysée. Nous, notre objectif, c'est celui de la plus grande efficacité possible."
Résultat, Paris a "déploré" mollement la peine prononcée contre Osman Kavala, six mois après avoir déclenché une colère noire d'Erdogan sur le même sujet. En octobre dernier, le président turc s'était résolu à expulser dix ambassadeurs occidentaux, dont ceux de la France, de l'Allemagne et des Etats-Unis, pour avoir demandé un règlement "juste et rapide" de cette affaire judiciaire. Au dernier moment, l'Occident avait présenté ses excuses.
Aujourd'hui, Erdogan n'a plus rien à exiger : membre de l'Otan, maître du passage des navires de guerre vers la Mer Noire, allié économique de la Russie... Sa Turquie est incontournable, et l'Occident n'a d'autre choix que la realpolitik. Il reviendra aux seuls électeurs turcs, en juin 2023, de sanctionner ou non la dérive de leur reis.
