Ils se voulaient porteurs de bonnes nouvelles. Ce jeudi après-midi à Kiev, deux Premiers ministres et deux présidents européens se sont prononcés pour l'octroi à l'Ukraine d'un "statut immédiat de candidat" à l'adhésion à l'Union européenne. Un statut avant tout symbolique mais espéré, réclamé même, par les Ukrainiens depuis le début de la guerre.
Cette annonce constitue une petite surprise, un coup politique même à l'échelle européenne, car en s'affichant aux côtés de Volodymyr Zelensky, l'italien Mario Draghi, l'allemand Olaf Scholz, le roumain Klaus Iohannis et le français Emmanuel Macron ont grillé la politesse à la Commission européenne. Sa présidente, Ursula von der Leyen, a donné le ton ce vendredi 17 juin, soit une journée plus tard : la Commission européenne recommande d'accorder à l'Ukraine et la Moldavie le statut de candidat. Les dirigeants des pays de l'UE devront trancher lors du Conseil européen du 23 et 24 juin.
Elle n'aura finalement pas le beau rôle : l'effet d'annonce étant passé, l'attention va maintenant se porter sur les bémols, les conditions posées pour des avancées sur le chemin européen de l'Ukraine. A Kiev, Emmanuel Macron a d'ailleurs précisé que l'attribution du statut de candidat serait accompagnée d'une "feuille de route" et que "la Commission poserait le cadre de la décision". "En ce moment en Europe, tout le monde veut avoir le beau rôle, il y a trop de dirigeants qui pensent à la place qu'ils vont laisser dans l'Histoire", grince un diplomate à Bruxelles.
Pour l'Ukraine, un calendrier d'adhésion chamboulé
Lors de sa propre visite en Ukraine, le 11 juin, Ursula von der Leyen avait esquissé les directions dans lesquelles des efforts de Kiev seraient attendus. "Vous avez fait beaucoup pour renforcer l'Etat de droit, mais il faut mettre en oeuvre les réformes, par exemple pour combattre la corruption ou pour moderniser l'administration", avait-elle expliqué au président Zelensky. La présidente de la Commission devrait présenter des demandes étoffées ce vendredi.
Mais, c'est inhabituel, ces efforts devront vraisemblablement être effectués après l'octroi du statut convoité de pays candidat. "C'est un renversement du calendrier, les conditions devront être remplies pour ouvrir les futures négociations d'adhésion, décrypte un diplomate européen. Mais accorder le statut de candidat d'ores et déjà permet de répondre à l'appel de Zelensky auquel nous ne pouvions rester insensibles."
La manoeuvre très politique de la France, de l'Italie et de l'Allemagne - les trois puissances économiques de l'UE - vise aussi à emporter l'adhésion des Etats membres encore réticents à l'idée de cette main tendue vers Kiev. Difficile de s'opposer désormais, alors que des promesses ont été faites au président ukrainien devant la presse internationale, ils donneraient l'impression d'aller contre le sens de l'Histoire.
Ces derniers jours, Néerlandais, Danois, Finlandais, Portugais ou Espagnols ne dissimulaient pourtant pas leur opposition. "Le statut, c'est juste un symbole, le matin suivant rien n'aura changé, peste un diplomate. Cela n'apportera rien aux Ukrainiens et cela crée une obligation que nous ne pourrons pas honorer." D'ailleurs Olaf Scholz n'était pas convaincu à son départ de Berlin, mais il s'est laissé convaincre par ses deux camarades de voyage. Côté français, si l'idée d'élargir l'Europe n'enthousiasme pas, "Emmanuel Macron n'a pas de difficulté à accorder le statut car cela n'a aucune conséquence juridique", croit savoir une source européenne.
La méfiance des autres candidats à l'UE
Pour éteindre les réticences, il faudra garantir que l'Ukraine n'obtienne pas un traitement de faveur sur le long terme, quand d'autres patientent dans l'antichambre européenne depuis des années. La Moldavie et la Géorgie toquent à la porte également. Mais ce sont surtout les Balkans occidentaux qui attendent un geste, près de 20 ans après le sommet de Thessalonique qui leur a fait miroiter une "perspective européenne". Voir l'Ukraine faire un grand pas d'un coup alors qu'eux progressent très lentement dans les méandres du processus d'élargissement pourrait les braquer. Leurs dirigeants seront à Bruxelles le matin du 23 juin, en première partie du sommet des Vingt-Sept. "L'Union européenne n'est pas crédible en matière d'élargissement car elle ne voulait plus s'agrandir, pointe un expert du sujet. Cette fois, il faut montrer que l'on peut avancer."
Dans le cas contraire, le risque serait de voir ces pays - la Serbie en tête - se laisser séduire par les sirènes chinoises, turques ou russes... Le président du Conseil européen Charles Michel s'est ainsi impliqué dans le dossier bosniaque pour pousser les communautés du pays à retravailler ensemble et enregistrer quelques progrès. La Macédoine du Nord et l'Albanie, elles, continuent d'attendre le lancement des négociations formelles d'adhésion bloquées par la Bulgarie au nom de conflits culturels. "On ne peut pas traiter seulement le statut de l'Ukraine, décrypte une source européenne. Sinon nous n'y arriverons pas. Il faut aussi traiter les autres candidatures car cela va peser dans l'opinion de certains Etats membres."
Pour cela, une autre pièce de puzzle se trouve sur la table : l'idée d'une communauté politique européenne (ou CPE) avancée par la France. Pour le ministre de l'Europe, Clément Beaune, ce pourrait être un "sas" en attendant d'intégrer l'Union européenne. Les Français ont récemment détaillé leur idée dans un document d'une page. "La politique d'élargissement n'offre pas le cadre politique nécessaire pour répondre à l'urgence des nécessités historiques et géopolitiques nées de la guerre contre Ukraine", plaident-ils. La CPE permettrait de se coordonner à l'échelle du continent sur la politique étrangère, le climat, l'énergie ou la santé. "Il nous manque une salle de réunion pour toute l'Europe", résume un diplomate haut placé. Paris s'est lancé dans une offensive de conviction car cette CEP est accueillie avec beaucoup de méfiance par les pays qui soupçonnent la France de vouloir en faire une alternative à l'élargissement de l'UE.
Il y a quelques jours encore, les diplomates appréhendaient la séquence à venir d'ici la fin du mois, craignant de voir l'unité des Vingt-Sept se briser sur le dossier de la candidature ukrainienne lors d'un de ces sommets homériques dont les dirigeants européens ont le secret. En faisant le pari d'annoncer leur choix en amont, Paris, Berlin et Rome espèrent avoir rebattu les cartes et changé la perspective. On saura dans les jours qui viennent si ce pari s'avère payant.
