Au pays de Lionel Messi et Jorge Luis Borges, on murmure à la table des cafés et dans les couloirs des ministères une indiscrétion qui a fini par ne plus en être une : le premier personnage politique du pays ne serait pas celui qu'on croit. Avec le ministre de l'Économie fraîchement nommé, Sergio Massa, la vice-présidente Cristina Kirchner est "la figure qui domine l'espace politique en Argentine", reconnaît auprès de L'Express le politologue argentin Pablo Touzon, à l'université de Buenos Aires. Porte-étendard de la gauche péroniste, forte de son expérience d'élue et misant sur sa personnalité clivante, l'avocate a éclipsé le président Alberto Fernández.
Lancée en politique il y a plus de vingt ans, elle a été députée, première dame, présidente, sénatrice et désormais vice-présidente. "Depuis son arrivée dans les affaires publiques, Cristina Kirchner est la politicienne la plus populaire d'Argentine. Elle a été tour à tour la dirigeante qui divise et unit la société", suggère Pablo Touzon. Son implication dans un scandale de corruption dans le cadre de l'attribution de marchés publics dans son fief politique lorsqu'elle était présidente, pour lequel elle risque douze ans de prison, n'a pas vidé les salles de ses meetings. Cristina Kirchner est celle qui aimante les éloges et cristallise les haines.
Arme enrayée
Jeudi 1er septembre, alors qu'elle saluait ses soutiens venus l'encourager à l'approche de son procès, Cristina Kirchner a été la cible d'une tentative d'assassinat dans le quartier de Recoleta de Buenos Aires. Un homme a pointé une arme à feu chargée sur la vice-présidente avant que le pistolet ne s'enraye. Sur les images de plusieurs télévisions, on voit l'assaillant tenter plusieurs fois de tirer. Reprises en boucle et largement relayées sur les réseaux sociaux, elles ont suscité une vive émotion en Argentine.
Le président Alberto Fernandez a d'ailleurs aussitôt présenté l'attentat contre l'ex-cheffe de l'État comme l'évènement "le plus grave" qui a ébranlé la démocratie depuis son instauration en 1983. Il fait surtout craindre un retour de la violence politique tandis que des associations de droits humains appellent à la traduction en justice, dans les prochains mois, des militaires de la dictature. "La tentative d'assassinat peut être considérée comme le résultat d'un long processus de rupture des croyances dans les politiciens. Ont émergé des conditions politiques, culturelles et économiques qui ont permis à un groupe de personnes d'attaquer la vice-présidente", analyse Esteban De Gori, docteur en sciences sociales à l'Université de Buenos Aires.
Peur diffuse
Beaucoup d'observateurs voient en ce 1er septembre l'expression d'une société fragmentée où la politique est désormais abordée selon "des perspectives antisystème", pour reprendre les termes du docteur. Depuis plusieurs jours, les médias argentins font état d'un lien étroit entre l'auteur de l'attentat et un groupuscule d'extrême droite appelant à sanctionner les politiciens péronistes, parti de gauche qui structure la vie politique argentine depuis deux décennies. Aux yeux de la mouvance, les politiques de progrès social mises sur pied par le gouvernement auraient déclassé un grand nombre d'Argentins de manière injuste. "L'assassinat n'est pas perpétré par un groupe de "déviants" ou de "fous" mais par des personnes à la vie précaire (...) qui s'arrogent le droit de punir", constate Esteban De Gori.
"La situation est extrêmement critique, poursuit Pablo Touzon. Il y a une peur diffuse dans la classe politique." La situation résulte aussi selon lui de la prolifération des messages de haine qui se sont décomplexés dans les rangs des partis. Dans un contexte où le champ politique argentin s'est polarisé rapidement, les forces historiques de gouvernement sont diluées dans des coalitions disparates. Les partis du centre jouent un rôle mineur au sein de ces regroupements. L'instabilité politique grandit.
Marginalisation des plus pauvres
"La polarisation dans le champ politique est la fille de la polarisation économique. La conjugaison entre instabilité politique et système économique en difficulté est à l'origine de la marginalisation des plus pauvres", constate Pablo Touzon. L'économie argentine est en proie depuis deux décennies à des vagues d'inflation, sa monnaie est dévaluée. Elle sort de trois années de récession, et malgré un taux d'emploi se hissant à 93 %, la pauvreté frappait 37 % des Argentins, d'après l'Institut national des statistiques et du recensement, au second semestre 2021. "La situation économique est trop fragile : inflation et fluctuation du dollar parallèle entraînent réduction des attentes sociales et perte d'espoir", ajoute Esteban De Gori.
La hausse des prix, notamment alimentaires, liée à la guerre en Ukraine a eu pour effet de pousser dans la pauvreté de nombreux citoyens issus de la classe moyenne. La pandémie avait, de son côté, largement amplifié les phénomènes de marginalité. Avec une économie argentine largement dépendante de l'activité souterraine, de nombreux travailleurs se sont retrouvés sur le carreau. " Les personnes à la frontière des seuils de pauvreté sont peu à peu tombées dedans et les plus pauvres ont rejoint la misère", détaille Pablo Touzon.
Atomisation généralisée
De quoi nourrir un sentiment de révolte ? "Non. La violence politique ne revient pas comme on l'a vu dans les années 1970 ou dans les premières années de la démocratie", tranche Esteban De Gori. Constat partagé par son confrère : "Je n'imagine pas de scénario de conflit violent à grande échelle. Il y a souvent ce songe en Argentine d'une grande explosion sociale mais ce n'est pas ce vers quoi on s'achemine. Il ne faut pas imaginer des millions de gens dans la rue, mais plutôt une atomisation généralisée de l'espace public. Le pays pourrait connaître le même sort que le Pérou..."
Le Pérou est régulièrement présenté dans la presse internationale comme le champion du monde de l'instabilité ministérielle. Confronté à une crise de légitimité des gouvernants, le président Pedro Castillo a été contraint de nommer quatre Premiers ministres en six mois, entre la fin de l'année 2021 et début 2022. Les dossiers portant sur les réformes sociétales sont restés entrouverts sur la feutrine des bureaux ministériels et l'action de l'État s'est longtemps cantonnée aux affaires courantes.
En Argentine, la grogne sociale pourrait se matérialiser par un renouvellement permanent de la classe politique. Avec des gouvernements fragiles, sans cesse remis en cause, une dizaine de personnalités pourrait prétendre incarner les aspirations du pays. Ce mouvement d'atomisation, on en distingue déjà quelques signaux. Au sein de la coalition, les divergences amenant à des tensions sont fréquentes. Début juillet, le ministre de l'Économie, Martin Guzman, artisan de la renégociation avec les instances internationales de l'endettement argentin, a démissionné après de multiples désaccords avec l'aile gauche de la coalition gouvernementale.
L'absence de mouvement d'unité au sein de la classe politique pour dénoncer la violence politique à la suite de la tentative d'assassinat de Cristina Kirchner montre également le poids des intérêts de chacun. Dans ces conditions, à un an d'une élection présidentielle pour laquelle aucun candidat naturel ne se dégage, l'éternelle vice-présidente fera tout pour prolonger la saga qui la lie avec le pouvoir argentin.
