C'est un chiffre à donner le tournis. Selon la Banque mondiale, une hausse de 1% des prix alimentaires crée 500 000 pauvres supplémentaires dans le monde. Alors, à la vue des chiffres actuels de l'inflation dans la plupart des pays émergents ou à faible revenus, la survie de millions de personnes est en jeu. L'exemple du Sri Lanka s'avère le plus criant, avec une inflation des denrées alimentaires de 80% au mois de juin, qui a conduit à la révolte de la population et à la démission du président Gotabaya Rajapaksa. Particulièrement médiatisés, les événements au Sri Lanka - et notamment l'occupation du palais présidentiel par les manifestants - sont la vitrine d'une situation sociale très préoccupante au niveau mondial.

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Dans une note publiée en juillet, le Fonds monétaire international a prévenu : "L'inflation est ressentie par tous les habitants, ce qui peut donc se traduire par un large mécontentement social." Le phénomène touche en effet tous les pays, et les populations des pays développés n'en sont pas exemptes. Pour autant, les situations sont incomparables, car la stabilité politique de ces Etats ne s'en trouve pas menacée. Au contraire de celle des pays émergents, dont les économies, déjà minées par la crise du Covid-19, doivent maintenant subir les conséquences de la guerre en Ukraine.

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"Dans les 18 mois à venir, on va avoir, partout dans le monde émergent, des situations extrêmement difficiles", estime dans Le Figaro Jean-Joseph Boillot, chercheur à l'IRIS. Dans ces pays, les dépenses des ménages se concentrent essentiellement sur les denrées alimentaires : 55% en Inde, par exemple, contre 20% aux Etats-Unis. Or le FMI observe que c'est bien l'augmentation du prix des denrées alimentaires non substituables qui créent le plus de colère. Alors les habitants du Ghana, où l'inflation atteint les 27 %, d'Ouganda ou du Sénégal en Afrique, et d'Equateur ou d'Argentine en Amérique du Sud, font entendre leur colère, mettant les autorités sous pression.

Des gouvernements coincés entre deux feux

Le problème est que la marge de manoeuvre des gouvernants demeure très faible, comme l'explique au journal Le Monde Matt Sechovsky, un analyste américain spécialisé dans les risques politiques. "L'inflation actuelle est particulièrement dangereuse car elle est en grande partie alimentée par des problèmes d'approvisionnements", dit-il. L'offre est ainsi inférieure à la demande, et les gouvernements, contraints par la conjoncture - principalement par le blocage des céréales dans les ports ukrainiens et l'augmentation des prix de l'énergie - ne peuvent rien y faire.

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Pour limiter les effets de l'inflation, les Banques centrales sont donc obligées de remonter en flèche leur taux directeur, mais, dans le même temps, les gouvernements doivent, eux, subventionner les prix de l'électricité et des céréales. Une équation insoluble qui exige des choix forts. Par exemple, l'Egypte, premier importateur mondial de blé, refuse de revenir sur les subsides alloués sur le pain. Elle doit donc se tourner vers des pays tiers pour obtenir des prêts, ce que les pays du Golfe lui ont accordé, à hauteur de 13 milliards de dollars.

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Les gouvernants ne sont pas les seuls menacés par les conséquences sociales de l'inflation. L'assureur Allianz rappelle que les troubles sociaux demeurent "un risque plus élevé pour les entreprises que le terrorisme", pensant certainement aux groupes du secteur énergétique, visés par la colère. Cette "méfiance à l'égard des gouvernements" et "l'effet unificateur des réseaux sociaux" enflamment les rues de nombreux pays, comme au Pérou, où la colère contre l'augmentation des prix de l'essence est telle que le président a dû, au mois d'avril, mettre en place un couvre-feu de quelques jours pour calmer les manifestants. Pis, en Equateur, ce sont six personnes qui ont trouvé la mort, fin juin, lors d'affrontements avec les forces de l'ordre. Comme au Sri Lanka, des centaines de citoyens avaient tenté d'envahir le bâtiment du Parlement.

Afin de protéger les populations vulnérables, le FMI encourage les Etats à mettre en place un "soutien budgétaire ciblé" mais "sans alourdir les dettes publiques", ce que provoque l'augmentation des taux d'intérêt. Mardi, l'agence de Bretton Woods a en effet indiqué que l'inflation au niveau mondial devrait atteindre les 8,3% cette année et que le risque d'une récession globale était réel. Un grand mot qui constitue déjà une triste réalité pour bien des populations, et que résume le slogan écrit sur la pancarte d'un manifestant équatorien : "Nous sommes pauvres, nous avons faim, nous n'avons rien à perdre".