Sur les brochures distribuées au centre d'information du plus vieux district de Doha, reconverti en vitrine technologique et environnementale du Qatar, les superlatifs ne manquent pas. L'écoquartier de Msheireb est tout à tour présenté comme le plus grand parking connecté du monde ; la première station bien-être du Moyen-Orient et le site le plus intelligent du pays. Sur la question de la gestion des déchets, de la récupération de l'eau ou de l'utilisation de l'énergie photovoltaïque, le lieu empile records et certifications internationales.
Pour le Qatar, l'environnement reste un sujet sensible. L'émirat rejette 32 tonnes de CO2 par habitant à l'année (contre 15 tonnes pour les États-Unis ou 4,5 tonnes pour la France), ce qui en fait le plus grand pollueur du monde par citoyen. D'autant que l'émirat s'est présenté comme le premier pays organisateur d'une Coupe du monde visant la neutralité carbone. Pourtant, même la Fifa le reconnaît dans un rapport de juin 2021 : plus de 3,6 millions de tonnes de CO2 seront causées par ce Mondial, contre 2,1 millions de tonnes lors de la précédente édition en Russie en 2018.
Des panneaux solaires pour produire une clim' glaçante
Si le Qatar peut se permettre un tel affichage, c'est parce qu'il finance des centaines de projets verts visant à compenser l'empreinte carbone de l'évènement. Son engagement est simple : éliminer autant de CO2 de l'atmosphère qu'il en a émis. "C'est une publicité totalement mensongère, s'oppose Gilles Dufrasne, membre de l'association environnementale Carbon market watch et auteur d'un rapport sur l'événement. L'organisateur a acheté 400 000 de crédits carbone [un crédit correspond à une tonne de CO2], alors qu'ils auraient dû s'en procurer au moins 3,6 millions. Cela s'appelle du greenwashing !"
A Msheireb, dans ce quartier boisé et tapissé de pierres blanches, le Qatar veut montrer son engagement contre le changement climatique, et exhibe les preuves de son action sans retenue. 6 400 panneaux solaires ont été installés sur les toits de 27 immeubles, de quoi produire l'électricité de l'ensemble des hôtels et commerces de la zone. "Nous ne produisons aucune émission carbone", assure Msheireb Properties, le groupe à l'origine du projet. Mais les paradoxes ne sont jamais très loin au Qatar : l'énergie photovoltaïque du quartier sert principalement à fournir une climatisation qui glace le bout des doigts lorsqu'on entre dans un centre commercial. La porte automatique restant le plus souvent entrouverte, l'air froid se glisse dans l'atmosphère sans que cela émeuve les passants.
A l'image de Mschreib, le Qatar s'engage dans la transition écologique en suivant son mantra : investir massivement dans des projets futuristes et massifs. La réhabilitation de ce quartier, achevée en 2015, constitue une forme d'expérimentation visant à être étendue à plus grande échelle, dans le cadre du plan de programmation stratégique "Qatar National Vision 2030". L'émirat s'est fixé comme objectif de satisfaire un quart de la demande énergétique qatarienne grâce aux énergies renouvelables d'ici la fin de la décennie. "Le message est simple, il vise à dire : 'nous sommes verts'. C'est de bonne guerre, et c'est une communication de crise", commente Gilles Paché, professeur en Sciences de gestion à Aix-Marseille Université qui a travaillé sur l'impact environnemental du Mondial.
L'émirat des paradoxes
Autre paradoxe : 70% de l'eau non potable, notamment destinée aux toilettes, est de l'eau réutilisée et raffinée. Mais, au milieu des terres arides du Qatar, les fontaines coulent sans interruption un peu partout dans le quartier. Le tramway qui se fraie un chemin au milieu des artères est électrique mais, à l'exception des touristes, les Qatariens restent très peu nombreux à l'utiliser. L'ensemble des éclairages sont équipés d'ampoules LED à déclenchement automatique, mais ils restent allumés en permanence pendant la période de la Coupe du monde.
Le Qatar ne fait que peu de cas de ces contradictions. Pour l'émirat, l'important est ailleurs : "la mission de Msheireb est de changer la façon dont les gens pensent la vie urbaine" et de "prendre davantage soin de l'environnement", assure la communication officielle. "Il y a un réel effort du Qatar pour réduire son empreinte carbone, il ne faut pas le nier, souligne Gilles Paché. Mais le style de vie et les conditions météorologiques du pays nécessitent incontestablement des dépenses énergétiques colossales." L'effort qatarien pourrait d'abord passer par la baisse de la climatisation dans les stades et les centres commerciaux...
