A la veille de son coup d'envoi, la Coupe du monde du Qatar est encore en chantier. Sur la corniche de Doha, un ballet de pelleteuses assourdit les passants, pendant qu'une cohorte d'ouvriers s'acharnent sur la pierre d'un établissement tout juste sorti de terre. Des agents de sécurité, en polos blancs, escortent le groupe de travailleurs, histoire d'empêcher tout bavardage avec des promeneurs ou des journalistes trop curieux sur leurs conditions de vie.
Quand il remporte l'organisation du Mondial, il y a déjà douze ans, le petit émirat doit relever un défi immense : fournir au moins 64 000 hébergements pour les supporters et les équipes, dans un pays à peine plus grand que la Corse. Malgré une enveloppe globale de 220 milliards de dollars dépensée dans les infrastructures, le pari n'est pas tout à fait tenu, et les centaines de milliers d'étrangers qui débarquent au Qatar ces jours-ci vont devoir faire au mieux.
Si certains semblent condamnés à faire l'aller-retour dans la journée ou à dormir dans un pays voisin, ceux qui restent sur place doivent se battre pour une chambre : la crise du Covid-19 et les retards pris sur les chantiers des stades ont aggravé la tension hôtelière dans l'émirat. A un mois seulement de la compétition, de nombreux hébergements ont annulé les réservations, sans forcément fournir d'explications. C'est le cas de l'hôtel de Titouan, pourtant réservé aux médias accrédités par la Fifa. "Je vais être remboursé trente jours après mon retour en France, rit jaune le jeune homme dans la pénombre du centre des médias de Doha. Bien sûr, j'ai dû me débrouiller seul pour me reloger."
Caravanes, tentes et mobile-homes
L'affaire n'a pas été simple. Sur les plateformes de location de particuliers, la moindre chambre au Qatar pendant la compétition coûte, au minimum, 600 euros la nuit. Presque tous les hôtels affichent complets, avec des prix allant de 400 à plus de 5 000 euros la nuit. Titouan a choisi d'écourter son séjour et de réserver une chambre d'hôtel deux fois plus chère. Tout ce qu'il restait sur le marché. D'autres se sont tournés vers des solutions encore plus spartiates... Dans l'urgence, le Qatar a installé des solutions de repli pour supporters sans-abri, en périphérie des villes : caravanes, tentes en bord de plage, mobile-homes montés à la hâte... Le tout sous 30°C et un soleil de plomb.
En banlieue sud de Doha, tout près de l'aéroport international, le comité d'organisation propose une formule de logement "idéalement située" et "unique", à la sortie du métro "Free Zone". Pour 210 euros la nuit, les supporters peuvent dormir dans une cabine du village des fans, la solution la plus économique du Mondial. "Je n'avais pas le choix, tous les logements que je regardais étaient à plus de 1 000 euros la nuit", élude François, 32 ans, conseiller en stratégie qui doit arriver au Qatar mardi 22 novembre pour le premier match de l'équipe de France. Ce supporter des Bleus entend rester dix jours sur place et espère vivre la Coupe du monde au Qatar "façon camping".
Dernier coup de balai
En réalité, le village des fans de Free Zone ressemble davantage à une ville-dortoir ou à un campement de réfugiés. Au beau milieu d'un parking, sur un goudron encore fumant, des baraquements de chantier s'entassent, pendant que des ouvriers tapissent à la pelle l'asphalte des futurs trottoirs. Des centaines de caissons modulables, qui doivent accueillir les supporters dans quelques jours, sont alignés dans une symétrie hypnotisante. A l'intérieur, interdiction pour les journalistes de constater l'état des cabines.
Un peu plus loin sur le parking de Free Zone, un petit groupe d'ouvriers rassemble des gravats dans une remorque, sous le regard de leur supérieur hiérarchique. Un sourire large qui lui barre le bas du visage, la moustache fournie, India l'assure : "Tout sera prêt à temps". Il veut respecter la consigne passée aux sous-traitants. Ali, un travailleur indien, prend sa pause après avoir posé le gazon artificiel qui recouvre une allée du village va le même sens : "Ce ne sont que des travaux de nettoyage. Il ne reste plus qu'à retirer la poussière. C'est juste un dernier coup de balai..."Juste au nord de Doha, un autre "Fan Village", celui de Qetaifan d'Island North, à côté du stade de Lusail, prend lui aussi des allures de capharnaüm. Sur les brochures, les grandes tentes blanches apparaissent en bord de mer, avec une scène de spectacle promettant fêtes et musique. Dans la réalité, si le bleu azur des vagues est bien présent, l'estrade, elle, n'est pas encore montée. Seuls les rails de la structure sont fixés.
A quelques mètres, sur une dalle de béton face à la mer, les tentes sont collées les unes aux autres, sans un mètre pour respirer. Des grilles encadrent le campement. Si les organisateurs ont répété lors d'un point presse, mercredi, que tout serait "fantastique" pour les supporters accueillis, le désordre dans les campements de fans interroge. Les concerts organisés sur la plage de Qetaifan pourraient d'ailleurs se dérouler sans ivresse puisque le doute plane encore sur l'interdiction de l'alcool dans les fans zones, après un revirement de dernière minute du Qatar. Pas vraiment de quoi redonner le sourire aux supporters étrangers.
