Après les révélations sur le traitement des ouvriers chargés de construire les stades, sur les atteintes flagrantes aux droits des femmes et à celles des personnes LGBT, ainsi que sur le désastre écologique que constitue la climatisation des enceintes, voici un scandale de plus dans le dossier déjà bien lourd du Qatar. Selon une enquête conjointe du journal The Sunday Times et du Bureau of Investigative Journalism, Doha aurait, pour protéger sa réputation, embauché des hackeurs ayant pour mission d'infiltrer les appareils électroniques de personnalités dénonçant le choix de l'émirat comme pays organisateur de la Coupe du monde 2022.

Comment le Qatar s'y est-il pris pour mener ses cyberattaques ?

Selon le Sunday Times, les pirates ont été recrutés en Inde. Les journalistes de l'hebdomadaire britannique se sont rendus dans la ville de Gurugram, afin d'y rencontrer un certain Aditya Jain, présenté comme le chef d'un gang de hackeurs. Ce spécialiste de la cybersécurité, qui intervient parfois à la télévision indienne, propose, depuis sept ans, de mener des opérations de "phishing", afin d'obtenir des renseignements sur des cibles données. Jain avoue avoir reçu une demande d'un enquêteur privé, Jonas Rey, se disant l'intermédiaire d'un Etat du Golfe, qui s'est trouvé être le Qatar. La mission était dans les cordes de l'équipe : il s'agissait de déployer des logiciels malveillants, de craquer des mots de passe de boîtes mails et de prendre le contrôle de caméras et de micros. A partir de 2019, la collaboration a commencé, menant à l'espionnage de plus d'une centaine de personnes.

Quelles sont les personnalités visées ?

Toutes les personnes susceptibles de nuire, par leur travail et leur propos, à l'image du Qatar semblent avoir été ciblées. Il y a des journalistes, comme le rédacteur en chef du Sunday Times, Jonathan Calvert, qui a dénoncé dans l'ouvrage The Ugly Game : The Qatari Plot to Buy the World Cup (Simon and Schuster, 2015), la face cachée de la politique extérieure du Qatar. Ou bien Yann Philippin, auteur pour Mediapart d'enquêtes sur l'attribution de la Coupe du monde. Des avocats ont également été visés, comme Mark Somos, qui a porté plainte contre la famille royale qatarie auprès du Conseil des droits de l'homme des Nations unies. Il y a des hommes d'affaires, tel Ghanem Nuseibeh, coupable d'avoir rédigé un rapport sur la corruption liée au Mondial. Mais aussi des politiques, comme la sénatrice française Nathalie Goulet, qui travaille sur les liens entre le Qatar et l'islamisme radical. "Ça fait peur", a-t-elle déclaré ce lundi sur RMC, promettant d'engager des poursuites en justice.

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Plus surprenante peut paraître la présence, dans la liste, de l'ancien président de l'UEFA, Michel Platini, qui avait voté en faveur du Qatar en 2010. Doha aurait demandé aux hackeurs de cibler l'ancien footballeur juste avant qu'il ne soit entendu par le Parquet national financier. Peut-être l'émir s'inquiétait-il des révélations de Platini quant à la teneur du déjeuner auquel ils avaient tous deux participé, le 23 novembre 2010, aux côtés du président français, Nicolas Sarkozy.

Comment le Qatar réagit-il à ses accusations ?

Le registre de défense choisi par le Qatar est toujours le même. Peut-être est-il d'ailleurs le seul. Il s'agit de dénoncer un "Qatar bashing", qui serait à la mode à l'approche de l'ouverture de la Coupe du monde, le dimanche 20 novembre. Un responsable qatari a déclaré à l'AFP que "ces allégations étaient fausses et sans fondement", reposant sur "une source unique" qui "n'apporte pas la moindre preuve". Il dénonce, par ailleurs, de supposées accointances entre le Sunday Times et les Emirats Arabes Unis, son voisin et ennemi. Ces révélations mettent en lumière un phénomène plus général, la disponibilité de hackeurs travaillant pour les plus offrants, c'est-à-dire souvent pour les Etats autocratiques.