Diplomate chevronnée, passée par le Ghana, Washington et l'Australie, Menna Rawlings sait se montrer patiente. Début septembre, cette Britannique de 54 ans a pris ses quartiers au sein de l'ambassade du Royaume-Uni à Paris, rue du Faubourg-Saint-Honoré, à moins de 250 mètres de l'Elysée. Mais la diplomate britannique attend toujours une invitation de son nouveau voisin, afin de prendre le thé et, surtout, de lui remettre ses lettres de créance, une cérémonie obligatoire à son entrée en fonction officielle. Pourtant, Emmanuel Macron ne paraît pas pressé de briser la glace qui se forme des deux côtés de la Manche. "C'est tout à fait normal, relativise Menna Rawlings, interrogée par L'Express. L'Elysée n'organise que deux cérémonies de remises de lettres de créance par les ambassadeurs chaque année. Mon tour viendra, je l'espère bientôt." Keep calm and carry on...

Le grand retour de la "perfide Albion"

En moins de deux mois, l'ambassadrice désignée a vu les conflits franco-britanniques s'empiler sur son nouveau bureau : affaire des sous-marins australiens, quotas de pêche, immigration illégale... Tout est prétexte aux coups de Trafalgar entre la France et la Grande-Bretagne. "Depuis mon arrivée, les événements s'enchaînent sur les chapeaux de roues, reconnaît la représentante de Sa Majesté dans un français parfait. Il y a un froid d'automne dans l'air entre Paris et Londres, ce n'est pas un secret, mais nous ne devons jamais oublier que nous sommes alliés et destinés à coopérer de manière étroite." Un message qu'elle promet de transmettre au président de la République, dès qu'il prendra le temps de la recevoir.

Cette rentrée, la première depuis l'entrée en vigueur du Brexit, met à mal "l'Entente cordiale" censée régner entre nos deux pays depuis 1904 et le règlement de multiples différends coloniaux, en Afrique et en Asie. "A ce niveau, c'est même du jamais-vu depuis Waterloo", glisse Sylvie Bermann, ambassadrice de France au Royaume-Uni de 2014 à 2017, résumant l'état d'esprit au sein de la diplomatie française.

La période de refroidissement a commencé début septembre, quand la ministre de l'Intérieur britannique a accusé la France de laisser les migrants traverser la Manche et menacé de couper les fonds versés par Londres à Paris dans la lutte contre l'immigration illégale. Puis, mi-septembre, l'affaire des sous-marins australiens a provoqué la fureur du Quai d'Orsay. En servant d'intermédiaire aux Américains pour voler le "contrat du siècle" à la France, l'Angleterre a regagné ses titres de "perfide Albion" sur les bords de Seine... "Cette alliance dans l'Indopacifique montre surtout que Londres a peu d'options sur la scène internationale, si ce n'est d'être le partenaire junior des Etats-Unis, poursuit Sylvie Bermann. Mais ils sont très contents d'avoir contribué à l'organisation d'un coup bas contre la France."

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Au-delà des disputes bilatérales, le combat franco-britannique se joue avant tout sur le ring européen de l'après-Brexit. Les deux camps se chamaillent sur l'application du divorce, que ce soit en Irlande du Nord ou sur les bateaux de pêche. A chaque fois, les Français sont en première ligne. "L'agenda bilatéral est rempli de microconflits liés de manière directe ou indirecte au Brexit, note Alice Billon-Galland, chercheuse française à la Chatham House, à Londres. Paris ne croit plus en la parole des Britanniques, et Londres voit la France comme le bad cop des négociations européennes, le mauvais flic qui tape du poing sur la table au nom de l'UE."

A l'inverse de Bruxelles, qui continue de privilégier la diplomatie, la patience française semble à bout après cinq ans de marchandages et de revirements britanniques. Sur la question des quotas de pêche, Paris menace de mesures de rétorsion si Londres n'accorde pas davantage de licences aux pêcheurs européens : seuls 200 ont obtenu le droit de travailler dans les eaux britanniques. "Ce nombre ressemble à une blague, si ce n'est une insulte à la Commission européenne, s'emporte Pierre Karleskind, eurodéputé français et président de la commission de la pêche du Parlement européen. Les réponses européennes doivent être proportionnées mais elles doivent exister, car c'est la première année d'application du Brexit et si nous ne faisons rien, nous allons nous traîner ces problèmes pendant quarante ans. La France a l'habitude de la dissuasion grâce à l'arme nucléaire, ce n'est pas le cas de Bruxelles." Si rien n'évolue d'ici le 1er novembre, Paris propose, entre autres, de couper une partie du courant à la Grande-Bretagne, dont 40 % de l'électricité et du gaz proviennent du continent.

La France a l'habitude de la dissuasion grâce à l'arme nucléaire, ce n'est pas le cas de Bruxelles." Pierre Karleskind, eurodéputé français

Macron, Européen en chef et cible facile des Britanniques

Dès lors, le gouvernement de Boris Johnson a identifié son ennemi n° 1 : Emmanuel Macron. Leur histoire commune avait pourtant commencé par un geste amical du président français qui, en janvier 2018, proposait de prêter la tapisserie de Bayeux outre-Manche. Ce récit de la campagne d'Angleterre de Guillaume le Conquérant, dessiné sur 70 mètres de long, devait symboliser la riche histoire commune des deux alliés, malgré la séparation du Brexit. Mais comme le prêt de la tapisserie, jugée trop fragile par les experts pour voyager, l'Entente cordiale n'est plus d'actualité, et Emmanuel Macron se retrouve dans le viseur de la presse pro-Brexit et du 10, Downing Street.

"Le président a fait de la construction européenne un élément central de sa pratique du pouvoir, alors qu'il a été élu moins d'un an après le Brexit, rappelle le député LREM Alexandre Holroyd, président du groupe d'amitié franco-britannique à l'Assemblée nationale. Quand les Britanniques ont un problème avec l'Europe, et il y en a beaucoup, ils se tournent vers là où ils considèrent que le leadership européen se trouve en ce moment, c'est-à-dire vers Paris." Pour appuyer ses propos, le député français, dont le père est britannique, brandit son téléphone portable et une photo envoyée par un ami depuis Londres. Dans un kiosque, les Unes des tabloïds du jour : le Sun avec Emmanuel Macron grimé en Napoléon, accusé d'avoir "volé" 5 millions de vaccins anti-Covid au Royaume-Uni, et le Daily Mail, titrant sur "Ces Français qui menacent de couler Noël", en réponse à la polémique sur les quotas de pêche.

Les unes du Sun et du Daily Mail du 6 octobre 2021

Les unes du Sun et du Daily Mail du 6 octobre 2021

© / Montage DR

Pendant que la presse pro-Brexit agite la menace française, elle peut détourner la plume de la situation en Grande-Bretagne. "Tout ce remue-ménage, ces disputes montées en épingle avec l'Europe et la France, ce sont des distractions bien pratiques aux problèmes du quotidien : pénurie d'essence dans plusieurs régions, pénurie chronique de travailleurs, inflation en hausse rapide, rayons de magasins vides, prix de l'énergie qui s'envolent...", détaille Catherine Sarah Barnard, professeure de droit européen à l'université de Cambridge. En optant pour un "Brexit hard" en 2020, Boris Johnson a choisi une fermeture radicale des frontières. Résultat, les travailleurs étrangers manquent à l'appel, notamment 100 000 chauffeurs routiers, et la chaîne d'approvisionnement se retrouve brisée de l'autre côté de la Manche. "A tous les problèmes depuis le Moyen Age, les Anglais gardent la même réponse : Always Blame the French ["Mettez tout sur le dos des Français"], sourit un diplomate français. Cette acrimonie historique est remise au goût du jour par Boris Johnson."

Si Emmanuel Macron cristallise autant les critiques de l'autre côté de la Manche, c'est aussi parce qu'il sert de point de ralliement à un camp conservateur en perte de repères. "Le gouvernement actuel est arrivé au pouvoir grâce à la remise en cause de vingt années de politiques libérales menées au Royaume-Uni, or Macron est l'incarnation parfaite de ce libéralisme, analyse Anand Menon, professeur de relations internationales au King's College de Londres. Le président français constitue aussi une excellente cible, car son gouvernement réagit bruyamment aux provocations, dans une escalade qui colle aux objectifs de politique intérieure du gouvernement britannique."

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Boris Johnson, Premier ministre ébouriffé s'il en est, a fait de la confrontation avec la France l'une de ses marques de fabrique, lui qui, en 2012, alors maire de Londres, déroulait le tapis rouge aux Français fortunés cherchant à fuir les hausses d'impôts de François Hollande. "Boris Johnson est ambigu vis-à-vis de la France, relève Sylvie Bermann, qui connaît bien l'animal politique. Il parle très bien notre langue et avait montré un soutien incroyable après les attentats de 2015, en venant très vite se recueillir à Trafalgar Square et en allant chanter la Marseillaise, très fort d'ailleurs, pendant le match hommage des Bleus à Wembley."

Mais depuis, le Premier ministre a compris que taper sur la France, surtout en périodes difficiles, lui permettait de souder son camp. Ainsi en septembre dernier, quand il moque la colère française après l'affaire des sous-marins australiens : "Prenez un grip et donnez-moi un break !" lance "BoJo" dans un franglais parfait ("Ressaisissez-vous et fichez-moi la paix !"), une habitude des élites britanniques destinée à montrer leur condescendance envers les étrangers. Plus inquiétant, en mai dernier, le locataire du 10, Downing Street faisait affréter deux bateaux militaires pour défendre l'île de Jersey face à une manifestation de pêcheurs français... "Cet épisode montre une certaine perte de raison de l'autre côté de la Manche, cingle l'eurodéputé Pierre Karleskind. Combien de navires avait envoyés Churchill pour défendre les îles anglo-normandes pendant la Seconde Guerre mondiale ? Zéro. Boris Johnson, lui, en envoie deux pour des histoires de pêche..."

Une fracture aussi entre les peuples

Ces batailles diplomatiques, parfois proches de la cour de récréation, ont toutefois des impacts bien concrets pour nos deux pays. Environ 300 000 Français vivent de l'autre côté de la Manche, quand nous accueillons près de 200 000 Britanniques. Des vies bouleversées par le télescopage du Brexit et du Covid-19. "Le choc a été considérable, les tensions ne concernent pas seulement le très haut niveau, mais aussi les jumelages, les parrainages, les échanges scolaires et culturels, la recherche commune... Tout s'est ralenti, soupire le député Alexandre Holroyd. Sans volonté du gouvernement britannique, nous ne trouverons pas de porte de sortie."

Emmanuel Macron se rendra à Glasgow, fin octobre, pour le lancement de la COP 26. L'occasion d'un tea time avec Boris Johnson ? Ce ne serait pas de trop pour renouer au plus vite avec l'Entente cordiale et, peut-être, éviter une nouvelle guerre de Cent Ans.